« La démocratie recule, les Polonais se divisent dangereusement » par Adam Zagajewski

Le poète Adam Zagajewski s’est éteint ce dimanche 21 mars dans sa ville de Cracovie. Il avait accordé une interview à Ouest-France en 2017 (propos recueillis par Cécile RETO en février 2017).

Le facisme n’est pas très loin, avez-vous écrit. Le craignez-vous réellement ?

C’est le titre d’un poème qui m’a valu la critique déguisée de quelques journalistes et intellectuels qui considèrent que c’est exagéré… On est un peu à court de termes pour décrire la situation du pays. Parler de fascisme paraît trop historisant : les grands connaisseurs pourront toujours arguer que tous les points du fascisme ne sont pas concernés, comme l’agressivité envers d’autres pays. Pourtant, l’hostilité envers les immigrés n’est pas si différente de l’agression de Mussolini envers les étrangers…

Qu’est-ce qui a changé depuis l’arrivée au pouvoir du parti Droit et justice (PiS), en octobre 2015 ?

Le gouvernement a engagé toute une série de réformes, dont certaines sont contraires à la constitution. Il est vrai qu’une belle partie de la presse est encore libre : on a toujours la liberté d’expression. Sauf sur la télévision publique qui, elle, est devenue « goebbelsienne »… ou « poutinesque », si vous préférez. Elle est totalement aux mains du pouvoir.

La pression est-elle forte aussi sur le milieu culturel ?

Très forte et insidieuse. Prenez l’exemple de l’Institut du livre de Cracovie : il réunissait depuis quinze ans des intellectuels de haut vol, des traducteurs, qui menaient des actions pour inciter les gens à lire, dans les écoles, etc. Le gouvernement n’a pas coupé les subventions, mais il a nommé une nouvelle équipe dirigeante. L’ambiance est devenue irrespirable, la plupart des membres de l’Institut ont fini par démissionner, faute de pouvoir faire leur travail librement. C’est l’exemple très concret de la façon dont on peut saboter les fondements de la démocratie.

Avec sa réforme de l’éducation, le gouvernement prévoit aussi de revisiter les livres d’Histoire avant la rentrée de septembre…

C’est une caricature : il lance une grande réforme de tout le système en supprimant notamment le collège, ce qui va créer un vrai chaos… Une réforme colossale, juste pour faire disparaître le nom de Lech Walesa des programmes scolaires ! Ce serait drôle, si cela n’était pas aussi inquiétant.

La Pologne se renferme-t-elle sur elle-même ?

C’est le but du gouvernement. Mais la société civile, heureusement, a beaucoup rajeuni ces derniers mois. On note, avec une satisfaction amère, que s’il y a quelque chose de bon en ce moment c’est bien la renaissance de cette énergie de la société civile qui s’organise. On l’a vu avec la naissance du mouvement citoyen KOD (comité de défense de la démocratie) ou avec la Marche Noire (en octobre 2016, contre l’interdiction totale de l’avortement).

Ces mobilisations citoyennes sont-elles les prémisses d’une nouvelle forme d’opposition durable ?

Une énergie nouvelle a émergé et je ne pense pas qu’elle puisse disparaître d’un mois à l’autre. La question est plutôt : comment cette énergie va-t-elle se moduler ? Quelle forme va-t-elle prendre ?

Comme Solidarnosc dans les années 1980 ?

Oui et non. Il y a certainement des traces de cela dans ce qui émerge aujourd’hui au sein de la société. Solidarnösc était né d’une accumulation des émotions restées en hibernation depuis des dizaines d’années. Aujourd’hui, c’est différent. Le recul de notre démocratie ne date que d’une année et demie, avec l’arrivée du PiS au pouvoir.

L’opposition citoyenne est forte, mais pas générale…

La démocratie recule et la société se divise dangereusement. On ne peut nier que nombre de Polonais ne comprennent pas cette opposition qui monte. Ce n’est pas seulement le gouvernement et l’administration contre la société, mais la société elle-même est divisée. Le débat fait rage au sein des familles. À l’époque de Solidarnosc aussi, il y avait des divisions politiques, mais elles étaient moins sensibles dans les familles et les réseaux informels.

Le pays a fermé sa porte ux migrants. Cela fait-il débat au sein de la société ?

L’hostilité de nos dirigeants envers les migrants est flagrante. Sur les écrans de la télévision publique ont défilé en boucle, ces derniers mois, des images de la frontière hongroise où se massait une foule de migrants, bloquée derrière les barbelés érigés par le dirigeant hongrois Viktor Orban. Jaroslaw Kaczynski (le leader du PiS) ne cache pas son amour pour lui.

Hostile aux migrants, Kaczynski a-t-il réussi à convaincre la population ?

Il a été très habile en brandissant la peur. Ila même affirmé que les migrants apportaient des virus, des maladies ! Au sens littéral, pas comme une métaphore ! Le plus inquiétant est que ce message ne choque pas tout le monde ici…

Des Polonais prétendent vouloir préserver « l’homogénéité » du pays… Qu’en pensez-vous ?

Quelle étrange idée. Le peuple polonais n’a pas beaucoup l’expérience des autres. Notre société, avant la Seconde Guerre mondiale, n’avait rien d’homogène ! Peu de juifs sont encore ici, mais comment ne pas y songer… Puis le pays a accueilli des Tatars et aujourd’hui des travailleurs ukrainiens. Leur présence est perçue par les Polonais comme une confirmation du succès économique du pays.

Pourquoi les Ukrainiens sont-ils les bienvenus, mais pas les Syriens ou les Érythréens ?

Cela m’interroge aussi. Question de religion ? Les Ukrainiens sont pour beaucoup orthodoxes et ne sont pas perçus comme une « menace », comme peuvent l’être les musulmans. Question de peau basanée ? Je le crains, oui. La crise migratoire n’a fait que réveiller un racisme déjà présent, qui n’attendait qu’une occasion pour se manifester. Comment cet amalgame inepte entre djihad et couleur de peau peut-il être ainsi toléré par le gouvernement ?

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Dictionnaire insolite de la POLOGNE

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Prix public TTC 11 euros
Parution 19 février 2021
Rayon Voyage/Tourisme
ISBN 9782846301688

La fenêtre

Par OLGA TOKARCZUK

Copyright © Olga Tokarczuk 2020

Par ma fenêtre, je vois un mûrier blanc. C’est un arbre qui me fascine. Il est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi d’habiter là. Le mûrier est une plante généreuse. Tout au long du printemps et de l’été, il nourrit des dizaines de familles d’oiseaux avec son fruit suave et comestible. Là, il n’a pas de feuilles, j’aperçois donc un bout de la rue silencieuse où passe rarement quelqu’un qui se rend au parc. A Wroclaw, le temps est quasiment estival, le soleil brille, éblouissant, le ciel est bleu, l’air est pur. Aujourd’hui, en allant promener mon chien, j’ai vu deux pies chasser de leur nid une chouette. Nous nous sommes regardées droit dans les yeux, la chouette et moi, à 1 mètre à peine de distance. J’ai l’impression que les animaux sont également dans l’attente de ce qui va arriver. Pour moi, depuis longtemps déjà, le monde était dans le trop. Excès de choses, excès de vitesse, excès de bruit. Aussi, le «traumatisme de l’isolement» ne m’affecte pas, je ne souffre pas de ne plus rencontrer de gens. Je ne regrette pas qu’aient été fermés les cinémas, il m’est indifférent que les galeries marchandes soient inaccessibles. En revanche, je m’inquiète quand je songe à tous ceux qui ont perdu leur travail. Quand j’ai appris la mise en place d’une quarantaine préventive, j’ai ressenti une sorte de soulagement, et je sais que nombre de personnes éprouvent la même chose, même si elles en ont honte. Mon introversion, longtemps étouffée et maltraitée par le diktat des extravertis hyperactifs, s’est secouée pour sortir du placard.

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À partir d’aujourd’hui nous sommes tous des guerrières.

Par Olga Tokarczuk – 23 octobre 2020

« Le fondamentalisme religieux n’a toujours entrainé que la souffrance, la torture et la mort. Nous le savons déjà par l’histoire. Vous souvenez-vous de l’épreuve de l’eau ? Une femme soupçonnée de sorcellerie était ligotée et jetée à l’eau. Si elle arrivait à s’être sauvée, le tribunal la déclarait coupable. Et quand elle se noyait, elle était innocente et retrouvait le respect.Il en est de même aujourd’hui – les femmes qui seront condamnées à donner naissance à un enfant déformé et/ou incapable à survivre doivent être irréprochables et dignes de respect.
Les dirigeants ont imposé à l’État polonais le droit inquisitoire.
C’est un nouvel épisode de la guerre menée par le patriarcat depuis des siècles contre les femmes, cette fois sous prétexte de protéger la vie. La haine obsessionnelle pour les femmes, pour leur corps, le besoin compulsif de contrôler la sexualité et la fertilité, vient d’une faiblesse perçue. Le patriarcat est un colosse sur des jambes d’argile.
Regardons les choses en face – ce système utilisera cyniquement chaque moment de crise, de guerre, d’épidémie pour ramener les femmes à la cuisine, à l’église et au berceau. Les droits des femmes ne sont pas acquis et reconnus une fois pour toutes. Nous devons les protéger comme tout autre acquis qui étend le champ des libertés civiles et de la dignité humaine. À partir d’aujourd’hui nous sommes tous des guerrières. »

Sortie de la semaine …

Comme dit le proverbe : « On n’est jamais si bien servi que par soimême. » C’est pourquoi, je vous annonce la sortie cette semaine de mon ouvrage (issu de ma thèse de doctorat) aux éditions L’Harmattan :

« La scolarité des enfants d’immigrés polonais

Société métallurgique de Normandie & Société des mines de Soumont

1919-1939″

Vous pouvez dès à présent, l’acheter directement sur le site de l’éditeur et feuilleter les premières pages en cliquant sur ce lien.

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Ce que Condorcet a encore à nous dire sur l’éducation Par Eirick Prairat.

Être un lieu d’instruction, préservé et indépendant car voué à l’émancipation de tous les Hommes, telle est la définition que pourrait donner Condorcet de l’école.

Par Eirick Prairat

Un article de The Conversation https://www.contrepoints.org/2019/10/22/356246-ce-que-condorcet-a-encore-a-nous-dire-sur-leducation

Quand on lit un grand philosophe, même s’il est mort depuis plus de deux siècles, on a l’étrange sentiment de lire un de nos contemporains, d’entendre une voix si vive et si forte qu’elle nous parle encore. C’est le cas lorsqu’on se penche sur les textes majeurs que Nicolas de Condorcet (1743-1794) nous a laissés sur l’école et l’enseignement.

Au XVIIIe siècle, alors qu’on accordait peu d’intérêt à la formation intellectuelle des filles, ce mathématicien des Lumières, homme politique sous la Révolution française, se positionnait en précurseur. Dans ses Mémoires sur l’instruction publique (1791), il défend l’idée que filles et garçons doivent avoir accès à la même instruction, car la vérité, universelle par nature, est due à toutes et à tous. Continuer à lire … « Ce que Condorcet a encore à nous dire sur l’éducation Par Eirick Prairat. »