Polonité et immigration polonaise

Conférence université inter-âges de Caen

Mars 2016

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« L’enseignement polonais en France. De l’influence fondamentale de l’époque des partages (1795-1918) »

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Dans le cadre de la journée des jeunes chercheurs  « En Pologne, c’est-à-dire nulle part » (A. Jarry, Ubu roi) : La Pologne et les Polonais dans la culture européenne à l’époque des partages (1795-1918) organisée le 15 janvier 2019 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. 

Les XVIIIè et XIXè siècles vont marquer un tournant de l’histoire de la Pologne et des Polonais. C’est au cours de ces siècles que les Polonais vont apprendre à être et rester Polonais sans nation. C’est dans la mort physique à plusieurs reprises de l’État polonais comme dans l’exil et l’immigration, que les Polonais vont prendre l’habitude de mener avec eux tout l’orgueil de leur pays perdu ou disparu. Nous pouvons dire que c’est en grande partie à cette époque que l’identité polonaise se construit, s’affirme, se renforce, du moins, où les grandes composantes de la polonité s’érigent et deviennent piliers d’une identité collective nationale. L’historien Jerzy Jarzebski indique que « La polonité au XIXè n’était donc pas quelque chose que les Polonais auraient acquis de manière naturelle ; cette manière était perçue en tant que devoir ou tâche à accomplir » (Jarzebski, 1993, p.25). Tâche qui consistait à maintenir et conserver cet esprit national sans nation face aux tentatives de germanisation à l’ouest et de russification à l’est.

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Les enseignements polonais en France (1919-1939)

Colloque Doctoral International
de l’éducation et de la formation
Nantes – 27, 28 octobre 2016

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Résumé : (800 caractères)
En 1919, une convention est signée entre France et Pologne afin de faciliter l’arrivée de travailleurs Polonais en France. Dans ce texte, rien n’était indiqué concernant la scolarisation des enfants d’immigrés. Si l’école de la République accueillait les petits Polonais, des structures scolaires spécifiques étaient instaurées dans l’Entre-deux-guerres afin que ces élèves bénéficient d’un enseignement en polonais dans les écoles privées comme dans les écoles publiques. L’idée du provisoire régnait dans tous les esprits et il convenait de maintenir les enfants dans leur langue d’origine dans l’attente d’un retour au pays. La diplomatie polonaise en France prêtaient une attention particulière à ces enseignements comme le montrent les nombreux dossiers conservés aux Archives de Varsovie.
Mots clés : immigration polonaise, polonité, stara emigracja, classes polonaises, moniteurs

En 1919, une convention d’émigration/immigration était signée entre France et Pologne afin de faciliter l’arrivée de travailleurs polonais dans une France à reconstruire. Dans ce texte, rien n’était indiqué concernant la scolarisation des enfants d’immigrés. Si l’école de la République accueillait les petits polonais, des structures scolaires et aménagements étaient instaurés tout au long des années 1920 et ont fait l’objet de plusieurs circulaires afin que ces élèves puissent bénéficier d’un enseignement en langue polonaise dans les écoles privées mais aussi dans les écoles publiques. Effectivement, l’idée du provisoire régnait dans tous les esprits, c’est pourquoi, il convenait de maintenir les enfants dans leur langue d’origine dans l’espoir d’un retour au pays. Les institutions diplomatiques polonaises en France prêtaient une attention toute particulière à ces enseignements comme le montrent les nombreux dossiers et documents d’archives encore conservés à Varsovie.
Nous pouvons alors nous interroger sur l’organisation et la mise en place de ces classes polonaises. En quoi consistaient-elles ? Quel était le but de leur existence ? Pourquoi la diplomatie polonaise accordait une attention très particulière à ces structures et quels étaient les enseignements proposés ?
La première partie de cet exposé sera consacrée au cadre général de l’immigration polonaise entre 1919 et 1939. Dans la seconde partie, nous verrons l’importance de ces classes polonaises, instrument du maintien de la polonité. Enfin, nous nous intéresserons aux programmes de ces classes polonaises.

I Cadre général de l’immigration polonaise en France (1919-1939)

La convention de 1919 ou le début de la Stara emigracja
C’est dans l’urgence et l’optique de la reconstruction du pays après 1918 que France et Pologne ont mis en œuvre une convention visant à l’envoi de travailleurs Polonais vers la France, pays qui manquait alors cruellement de main-d’œuvre après les immenses pertes d’hommes aux combats de la Guerre 1914-1918 (plus d’un million trois cent mille morts et plus de quatre millions de blessés (Prost, 2008). Aussi, il ne faut pas s’y tromper, bien plus que le gouvernement français, c’était les dirigeants du Comité central des houillères de France (C.C.H.F) qui menaient les négociations. C’était aussi eux, les grands bénéficiaires de cette convention.
Le partenaire polonais semblait alors être une évidence. La Pologne connaissait toutes les difficultés d’un Etat qui renaissait une nouvelle fois de ses cendres à la suite du Traité de Versailles de 1919 . L’instabilité politique régnait (grèves, guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921), les difficultés économiques étaient conséquentes tant dans le secteur industriel (important retard) que dans le secteur agricole (phénomène des « propriétés naines » (moins de deux hectares) et surpeuplement des campagnes). De plus, les U.S.A, terre d’accueil de plus de deux millions de Polonais au XIXè siècle, mettaient en place une politique de quotas visant à une forte réduction du nombre d’immigrés.

Une convention improvisée
Janine Ponty relevait « l’indigence des sources » (Ponty, 2005, p.45). Effectivement, en consultant les Archives consacrées à cette convention à Varsovie, on s’aperçoit qu’il y a peu de documents et surtout que ce texte va voir le jour en l’espace de six mois. Ce peu de discussion peut s’expliquer par le fait que le rapport de force entre les deux pays était clairement déséquilibré, la situation économique en Pologne était telle, que dans ces négociations, elle était littéralement acculée.
Dans cette convention, il est important de noter que plusieurs points étaient oubliés comme les questions concernant le regroupement familial, l’obligation scolaire des enfants de moins de treize ans et un enseignement en langue d’origine.
Suite à cet accord, le nombre de Polonais en France entre les deux guerres a rapidement augmenté. En 1921, les conséquences de la Convention signée deux ans plus tôt n’étaient pas encore visibles, ils étaient 46 000 loin derrière les Italiens (451 000). En 1926, les Polonais étaient 309 000 et en 1931, malgré la crise de 1929, les Polonais représentaient la seconde nationalité étrangère (508 000) derrière les Italiens (808 000). Il en était de même en 1936 (423 000 Polonais, 721 000 Italiens).

L’immigration polonaise et l’idée du provisoire
Dans les esprits français comme polonais, ce courant migratoire était pensé comme provisoire. Quand les conflits (Première guerre mondiale et guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921) seront terminés et leurs conséquences atténuées, quand la situation économique du pays sera rétablie, alors ses émigrés pourront retrouver leur patrie.
Cette idée du provisoire est essentielle à la compréhension de l’immigration polonaise car elle est étroitement liée avec le maintien d’un fort sentiment de Polonité voulu, désiré et encouragé par les autorités polonaises et impliquant des résistances au processus d’intégration incarnées entre autre dans les associations (culturelles, religieuses, sportives…) et les classes pour enfants en langue polonaise.
C’est dans l’optique d’un proche retour au pays et de résistance au processus d’intégration au début des années 1920 que les Polonais mettaient en place des cours en langue polonaise pour que les enfants gardent un lien fort avec leur pays d’origine, souvent pays natal. Les autorités françaises devaient doit alors faire face à un impensé de la convention de 1919 et voyaient l’émergence d’une nouvelle problématique scolaire liée à ces arrivées massives de Polonais.

II Les classes polonaises de la Stara emigracja à partir de 1919.

La question scolaire polonaise en France ou le résultat d’un compromis.
Dès le début des années 1920 et face l’impensé de la question scolaire dans la convention de 1919, les autorités françaises devaient faire face à cette mise en place de cours de polonais. L’Etat polonais, de son côté, se penchait aussi sur cette question. Le 21 novembre 1923, la Commission de l’Instruction publique de la Diète, sollicitée par les associations d’immigrés polonais invitait le gouvernement à élaborer un projet détaillé sur l’enseignement qu’il soumettait ensuite aux autorités françaises.(Ponty, 2005, p.156)
En 1924, la question de l’ouverture de cours de langue et culture d’origine pour les enfants d’immigrés était soulevée lors de la Conférence franco polonaise qui se tenait à Paris. Les autorités françaises refusaient de légiférer et d’institutionnaliser ces enseignements mais pour ne pas décevoir ce nouvel et important partenaire polonais, le Comité central des houillères de France par l’intermédiaire d’Henri de Peyerimhoff rédigeait une lettre où il invitait les employeurs à mettre en œuvre ce type de leçon selon deux façons :
« a) soit dans les écoles publiques, en supportant les frais de l’enseignement complémentaire qui pourrait être institué.
b) soit, lorsque l’effectif des enfants polonais le justifiera, en ouvrant, au fur et à mesure des besoins, des écoles privées où sera assuré, sous la surveillance des autorités académiques françaises et dans le cadre du programme scolaire normal, le même enseignement complété, s’il y a lieu, pour les jeunes enfants qui n’auraient pas encore les notions suffisantes de la langue française, par l’enseignement d’autres matières en polonais ».
A travers le financement par le Comité central des houillères de France, de cours de langues étrangères aux enfants d’immigrés dans les écoles publiques, il s’agissait d’une entorse au principe de non-différentiation au sein de l’école Républicaine et à l’idée d’un élève « neutre ». L’origine nationale de l’élève était dès lors prise en considération.

Les premiers textes officiels
A la suite de ces mises en place de cours de langue pour enfants d’étrangers, le Ministère français de l’Instruction prenait ses responsabilités concernant cette question et publiait plusieurs circulaires. Entre autre celle du 30 juin 1924 qui indiquait la possibilité d’accueillir des « moniteurs » qui apprendraient la langue maternelle des enfants immigrés, puis celle du 21 décembre 1925 qui rappelait la possibilité d’assurer l’enseignement d’une langue étrangère dans les écoles publiques après les heures de classes régulières et dans les écoles privées, la possibilité d’intervention en langue étrangère de maîtres étrangers sous l’autorité de maîtres français pendant le temps scolaire (dans les limites de la moitié du temps). Enfin ont suivi celles du 13 décembre 1927 et du 28 mars 1929. Le 12 juillet 1939, une circulaire de synthèse concernant les moniteurs étrangers et conditions d’ouverture des cours de langues étrangères était publiée.

Les cours de polonais ou l’enjeu essentiel du maintien de la Polonité
Les nombreuses archives conservées à Varsovie sur cette question des classes polonaises en France montrent bien à quel point cela était une préoccupation pour les autorités polonaises en France aidées dans cette démarche par le Comité central des houillères de France. Si le C.C.H.F était à l’origine de la Convention de 1919, il l’était aussi en ce qui concerne le recrutement des moniteurs et monitrices polonais puisque ses membres siégeaient dans cette commission avec les représentants des autorités polonaises en France. Ces dernières pouvaient se montrer très exigeantes et installaient ces institutions, outils de résistance à une éventuelle assimilation avec la concorde des industriels trop préoccupés à satisfaire cet important fournisseur de main-d’œuvre.
D’ailleurs l’organisation de ces classes n’était pas laissée au hasard, tout était pensé, les moyens humains (le recrutement des moniteurs) comme les moyens matériels (manuels scolaires, mise en place de bibliothèques…). Bien entendu, les programmes qui visaient à maintenir l’amour de la Pologne dans les cœurs des petits Polonais en France étaient aussi pensés par les autorités polonaises.

III Programmes des classes polonaises en France

Des programmes à l’attention des classes polonaises en France, datés de 1933 et conservés aux archives de Varsovie présentent un excellent aperçu de ce qui pouvait être étudié dans ces classes. Quatre disciplines y étaient présentées : la langue polonaise, l’histoire, la géographie et la religion (ce qui peut faire penser que ces programmes étaient destinés essentiellement aux écoles privées). Les programmes différaient selon le nombre d’heures d’enseignements polonais qui étaient dispensés dans une semaine (4 heures, 9 et 15 heures). Trois niveaux figuraient sur ces programmes ; le premier était consacré aux enfants âgés de 6 à 9 ans, le second pour les élèves de 9 à 10 ans et le dernier pour les enfants âgés de 10 à 12 ans. Le premier niveau était lui-même divisé en deux années d’enseignement et était consacré à l’apprentissage de la langue polonaise et à la religion. L’apprentissage de l’histoire et de la géographie ne commençait qu’au second niveau et était réservé aux enfants âgés de 9 à 12 ans.
Du reste, il est intéressant de noter que ces programmes étaient respectés. Les fiches qui font état des visites aux enseignants polonais de Potigny et Mondeville (villes du Calvados qui comptaient alors d’importants contingents de Polonais) montrent bien que les enseignants étudiaient avec leurs élèves les thèmes inscrits dans ce programme.

Le polonais
La langue est un élément clé dans la construction de l’identité, qui plus est, dans celle des petits Polonais coupés de leur patrie d’origine. Les apprentissages de la lecture et de l’écriture étaient au centre des programmes Pour les enfants de 1ère et 2è année (enfants de 6 à 9 ans) qui avaient 6 heures de cours par semaine, le programme indiquait des activités orales et écrites. Entre autre des exercices d’orthographe (sur les syllabes : sz, cz, ch, rs ) et de vocabulaire (sur les thèmes de la maison, de l’école, de la rue et des fêtes). Les élèves du niveau moyen (3e année d’apprentissage – enfants de 9-10 ans) avaient aussi des exercices d’orthographe et débutaient la grammaire (notion de phrase – phrases simples, sujet et prédicat, parties de la phrase – le nom, l’adjectif le genre et le nombre.) et la conjugaison (passé, présent et futur). Les programmes indiquaient aussi « l’apprentissage de récitations et de poèmes » pour les enfants des différents niveaux. L’apprentissage de chansons « folkloriques, patriotiques et guerrières » était aussi au programme.
Les élèves de 10 à 12 ans avaient également des exercices d’orthographe et de grammaire mais ils devaient surtout être familiarisés avec les œuvres principales de la littérature polonaise et les grands écrivains et poètes polonais : Kochanowski, Mickiewicz, Konopnicka, Sienkiewicz, Reymont.

La géographie
Les enfants âgés de 6 à 9 ans avaient deux à trente minutes de cours de géographie (selon leur nombre d’heures de cours polonais dans la semaine). Au programme, un travail qui consistait à familiariser les enfants avec les cartes et avec le principe d’échelle. Le reste du programme était consacré à la Pologne : emplacement de la Pologne, superficie et population, pays voisins et frontaliers, les mers et montagnes de Pologne, les principales rivières et principaux fleuves ainsi que les grandes villes de Pologne.
Le programme de géographie pour les enfants de 10 à 12 ans était, dans la continuité du programme de l’année précédente, essentiellement consacré à la géographie de la Pologne : (les Carpates, les grandes vallées, la région des lacs (Mazurie). Une autre partie du programme de géographie concernait davantage l’économie du pays : les richesses naturelles (utilisation exportation de ces richesses à l’étranger) et les commerces et industries. Un thème également étudié concernait les rapports de la Pologne avec les pays d’Europe et particulièrement avec la France. Enfin, il y avait aussi un axe consacré à l’apprentissage du système social et politique de la Pologne contemporaine (Sejm, Senat et gouvernement ) ainsi que les droits et devoirs du citoyen.

L’histoire
A l’image de ce qui se passait dans les écoles publiques, l’apprentissage de l’histoire sous influence de l’historien du « roman national républicain » Ernest Lavisse, l’apprentissage de cette discipline dans les classes polonaises visait aussi à enseigner l’amour de la Pologne et continuer à faire exister la patrie d’origine dans le cœur des petits polonais. L’histoire était alors présentée par des dates (celles des batailles et des conquêtes) et par les grandes figures essentiellement masculines, (Mieszko Ier, Mickiewicz, Copernic, Stefan Batory…) Les rares figures féminines présentes dans ce programme étaient présentées, comme Dabravka et Jadwiga en tant que « femme de »
Le programme était différent dans sa conception entre les deux niveaux. Pour les élèves de 9 à 10 ans, c’était un très large panorama de l’histoire de la Pologne qui était proposé de la création légendaire et réelle du pays au siège de Jasna Gora (Czestochowa) en 1655. Une histoire établie à travers les grandes figures comme les souverains (Mieczko 1er , Boleslas le vaillant, Boleslas bouche torse, Ladislas 1er le bref, Henryk Wałezy/ Henri de Valois, Stefan Batory), l’astronome Nicolas Copernic ou le prédicateur Piotr Skarga. Une histoire retracée aussi à .travers les batailles gagnées par les forces polonaises comme celle de Głogów (du 24 août 1109, victoire polonaise face au Saint empire romain germanique de l’empereur Henri V) la bataille de Płowce ( 27 septembre 1331 – où l’armée polonaise de Ladislas 1er le bref (1261-1333) repoussa les chevaliers teutoniques) la bataille de Grunwald (ou première bataille de Tannenberg) du 15 juillet 1410 qui vit le royaume de Pologne-Lituanie battre l’ordre des Chevaliers teutoniques) la bataille de Klouchino (ou Kluszyn du 4 juillet 1610 qui marquait la victoire des forces polono-lituaniennes sur les Russes) et la défense de Częstochowa
Il est intéressant de voir que les batailles victorieuses apparaissaient clairement, en revanche, les défaites n’étaient pas directement nommées. Par exemple, dans le programme, il est laconiquement indiqué « Les attaques tatares » la défaite lors de la Bataille de Legnica (en 1241 qui marquait la victoire des Mongols sur des armées du Royaume de Pologne). n’est pas explicitement nommée.
Le programme proposé au niveau supérieur était moins étalé dans le temps et insistait davantage sur le XIXè siècle, cette période qui a profondément influencé et nourri la construction de l’identité polonaise. Pour les enfants de 10 à 12 ans, dans le programme d’histoire nous y retrouvions à nouveau les combats menés face à l’envahisseur Ottoman (1672-1676 – dont le siège de Vienne), qui ont très largement alimenté le mythe de rempart de chrétienté de la Pologne. La deuxième grande partie du programme de ce niveau était consacrée aux combats menés pour l’indépendance lors du troisième partage du pays. L’oppression des Russes et des Allemands dans cette Pologne partagée tient une place importante dans ces programmes. Les défaites étaient clairement évoquées dans cette partie du programme car elles étaient celles de l’honneur, du panache, c’est à travers ces défaites héroïques et combats permanents que l’identité polonaise s’affirmait au XIXè siècle. Dans ce programme, comme dans celui des élèves de 6 à 9 ans, les grandes figures y étaient présentées : les souverains (Stanislas Leszczynski , Stanislas Auguste Poniatowski , Jozef Poniatowski), l’officier Tadeusz Kosciusko, le général Jan Henryk Dabrowski (qui a principalement servi dans l’armée française à l’époque de la Révolution et de l’Empire, dans le cadre des Légions polonaises sous Napoléon) mais aussi l’empereur français Napoléon et l’écrivain Adam Mickiewicz.

Conclusion

La convention d’émigration/immigration de 1919 marquait donc le début de la Stara emigracja qui vit arriver en France plus de 500 000 Polonais entre 1919 et 1939. Loin de penser à s’établir dans ce nouveau pays d’accueil, ces Polonais, avec le soutien de leurs autorités en France et des industriels faisaient tout pour maintenir leurs enfants dans une atmosphère empreinte de polonité. Cela passait par les associations mais aussi et surtout, par les structures scolaires. Si les questions de scolarité des enfants étaient absentes dans la convention de 1919, très vite, les autorités françaises se trouvaient confrontées à cette problématique et à la mise en place de cours en polonais. En réponse à cet impensé, plusieurs circulaires sont parues entre 1925 et 1939 afin de réglementer la présence de moniteurs étrangers y compris dans les écoles publiques, faisant ainsi une entorse au principe républicain de non-différentiation de l’élève. Mais la tentative de réguler le phénomène n’empêchait pas le but réel de ces classes polonaises qui consistaient bel et bien à maintenir l’enfant dans l’amour de sa patrie de naissance ou d’origine comme nous l’avons vu, à travers l’enseignement de la langue, de l’histoire et de la géographie de la Pologne .

Arrivée et installation d’une communauté polonaise dans un contexte paternaliste (Société des mines de Soumont – Société métallurgique de Normandie) 1919-1939.

Conférence Université inter-âges Caen

2015

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Intervention en trois temps – procéder par étapes : tout d’abord nous allons nous intéresser ici à la naissance de l’espace industriel SMN/SMS qui va dès le début de son existence penser le paternalisme et l’arrivée de travailleurs étrangers. Dans un second temps, nous évoquerons le courant migratoire nommé Stara emigracja qui a amené nombre de Polonais vers la France et le Calvados entre 1919 et 1939. Enfin, nous nous intéresserons à la communauté polonaise de Potigny (une des Quatorze commune qui comptait plus d’habitants polonais que français)

Partie I La naissance d’un espace industriel et d’un contexte paternaliste

1. L’émergence d’un creuset industriel

Au début du Xxème siècle, un espace industriel voit le jour entre Caen et Falaise. Dès 1900, les recherches de minerai commencent à Soumont. La concession est accordée deux ans plus tard à quatre caennais qui, faute de moyens financiers, ne pourront exploiter ce domaine. En 1907, un groupe d’actionnaires français, intermédiaires de l’industriel allemand August Thyssen, reprennent la concession et déposent les statuts de la Société des mines de Soumont à Caen. Soumont suscite l’intérêt de Thyssen car ce dernier projette l’installation d’un grand complexe sidérurgique non loin du port de Caen ce qui lui permettrait de réduire le coût des exportations maritimes du surplus de minerai et d’acier produit à Caen mais aussi d’y écouler une partie du charbon extrait dans les mines que possédait déjà Thyssen en Allemagne où la production était limitée par des quotas. Ce projet voit le jour en 1910 lorsque Thyssen s’associe à Louis Le Chatelier, un industriel français et créent ensemble la Société des Hauts-Fournaux de Caen, qui devient en 1912, la Société des Haut Fourneaux des Aciéries de Caen (H.F.A.C). (Initiales encore inscrites aujourd’hui sur les murs des Grands bureaux de Mondeville)
Avant 1914, seule la mine de Soumont est exploitée. Une partie du minerai étant exportée en Allemagne, une autre stockée en attente de la concrétisation du projet H.F.A.C. Dès 1914, la S.M.S est mise sous séquestre en vertu du décret du 27 septembre et l’Allemand Thyssen n’a plus le droit d’exploiter le minerai. La concession de Soumont est alors ennoyée et les installations en surface sont rasées. En 1916, la Société Schneider & cie du Creusot reprend la Société des Mines de Soumont et le projet de Thyssen de mise en place d’un grand complexe sidérurgique près de Caen. En mars, la S.N.M (Société Normande de Métallurgie) est créée reprenant l’actif du projet H.F.A.C de Thyssen. En 1917, les activités d’extraction reprennent à Soumont et le premier haut-fourneau est mis à feu à Caen par le Ministre de l’armement Albert Thomas, le 19 août.
Le lien entre la mine de Soumont et la S.N.M est concrétisé par la mise en place du chemin de fer reliant les deux entités en 1921. En 1924, en proie a des difficultés financières, une nouvelle société est constituée, la Société Métallurgique de Normandie (S.M.N) et Schneider reste l’actionnaire majoritaire. A partir de ce moment, la S.M.N restera l’actionnaire principale de la S.M.S cette dernière fournissant exclusivement les hauts-fourneaux de Caen.

Pour faire tourner ces grands complexes industriels, dès le début, les directions SMS et SMN (abréviation pour les deux entités) pensent une politique paternaliste.

2. Le rapport Hottenger ou la logique paternaliste

Dès 1912, les directions des Société des Haut Fourneaux des Aciéries de Caen et de la Société des mines de Soumont sollicitent Georges Hottenger afin que ce dernier les conseille pour la mise en place de structures matérielles à mettre en place autour de leurs activités industrielles.


BIOGRAPHIE D’HOTTENGER. Hottenger, Georges-Alexandre (1868- Nancy 25 janvier 1934) était un juriste, professeur de droit à l’université de Nancy, publiciste et « expert social » (fortement influencé par Fréderic Le Play et membre de la Science sociale). Il est l’auteur d’une monographie Le pays de Briey, hier et aujourd’hui parue en 1912. Il était sensible au concept de self-government local britannique. Hottenger apportait des solutions aux industriels. Comme le note Bernard Kalaora « La science des villes l’intéresse à un tout autre titre : intervenir à des fins d’expertise technique et sociale pour fournir à la fois des éléments de connaissances et des outils d’intervention, dans le but de mieux contrôler le développement urbain. La recherche d’Hottenger est déterminée par une commande sociale et non par la simple volonté de savoir » (Kalaora Bernard. Georges Hottenger ou les débuts de la sociologie urbaine (1868-1934). In: Communications, 54, 1992. pp. 77-87).


Ce dernier étant sollicité dès novembre 1911 comme l’atteste plusieurs lettres, courriers et notes internes dont la note interne du 6 novembre intitulée Main-d’œuvre (et conservée aux Archives départementales du Calvados) :
«Nous avons bien reçu copie des deux lettres, qui ont été adressées à la Société des Aciéries et Hauts Fourneaux de Caen par M. Hottenger.
Etant donné les renseignements que M. Hottenger donne sur la cité d’Hagondange, il serait peut-être très utile, avant de prendre une décision pour la construction des nouvelles cités ouvrières, décision qui va être à prendre sous peu, de visiter cette cité.
Signé : le directeur général »
Dans une autre lettre datée de 1912, la direction de la Société des mines de Soumont précise sa volonté d’avoir l’expertise de Georges Hottenger :
«Nous serions très désireux d’avoir l’avis de M. HOTTENGER, sur les questions suivantes :
Institution et fonctionnement des sociétés de coopératives de consommation.
Institution et fonctionnement des maisons communes.
Institution et fonctionnement des patronages signé : le directeur général »

Hottenger jouissait alors d’une bonne réputation. Dans la revue La Science sociale de Juin 1912 (consultable en ligne à l’adresse suivante / http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54472584/) Il était noté que :
« M. Hottenger avec une grande précision dans les statistiques annexes de son ouvrage, [que] c’est l’immigration italienne qui, par sa masse et par la relative facilité de son recrutement, s’impose aux mines comme un élément essentiel de leur exploitation et au pays comme l’une des caractéristiques de sa transformation. L’auteur examine avec sagacité les causes sociales qui produisent le phénomène de l’émigration dans les parties de l’Italie dont les mineurs de Briey sont originaires. Il nous décrit leur formation, l’instabilité dont ils font preuve, les inconvénients qui en résultent pour les exploitants de mines, les inconvénients plus grands encore qu’en éprouve la moralité des villages miniers ».
Dans une lettre du 25 octobre 1912 adressée à Monsieur le Président du Conseil d’administration des Hauts-Fourneaux et Aciéries de Caen (soit quatre jours après la visite à Soumont qu’il évoque dans ce courrier) Hottenger indique :
« Il s’agit d’établir l’ensemble des mesures et d’influences qui assureront, de la part de la main-d’œuvre la stabilité, un travail régulier et non intermittent, et un rendement satisfaisant, sinon supérieur. Point n’est beaucoup analyser pour voir que, dans la vie de l’ouvrier et dans son entourage, tous les détails peuvent concourir à ce résultat ou s’y opposer. »
Et il insiste sur la notion de patronage – on parle alors de patronage et non de paternalisme – et recommande, je cite : « pas un patronage autoritaire qui avant tout veut tenir l’ouvrier, mais un patronage éducateur qui veut élever l’ouvrier et en faire, dans la toute saine acceptation du mot, un travailleur conscient. » et précise que : « Le point délicat est ici d’assurer le patronage, grâce à un contact nécessairement indirect mais permanent, discret, qui ne laisse pas l’ouvrier livré à lui seul ou à ses pires conseillers, dans ses besoins et dans les phases difficiles de son existence et de sa vie de famille. »
Dans son rapport, Georges Hottenger tente d’expliciter les causes « qui agissent sur la vie journalière de l’ouvrier » / les modes d’existence » à travers ses nombreuses observations et constatations effectuées précédemment en Alsace et Lorraine et plus exactement dans les localités de Joeuf, Hagondange ou Homécourt. Il propose aussi de s’intéresser à « toute une série de questions concernant les habitations, les débits de boissons, les divertissements et les mœurs »
Il évoque ainsi la difficile métamorphose de campagnes en Cités industrielles, ce qu’il a déjà pu observer à Hagondange ou à Thionville. Il expliquait alors : « Là ou il y a deux ans encore, s’étendaient des terrains nus, 1.700 ouvriers sont aujourd’hui au travail, et leur nombre s’élèvera demain à 2.500 »
Pour lui, les pouvoirs publics avaient un rôle à jouer dans l’émergence de ces Cités. Il écrivait ainsi : « A coup sur, les initiatives patronales ne sont nulle part absentes, mais on comprend que dans ces agglomérations nombreuses, rapidement improvisées avec des éléments divers, c’est l’action publique qui, au début, surtout exerce une force prépondérante, de même que ce sont ses défaillances qui peuvent avoir de graves conséquences ».
Il précise et indique que l’ordre doit régner dans une Cité ouvrière et qu’il convient d’imposer des règles avant d’ajouter que  » Pour obtenir des résultats certains, il faudrait que toute entreprise industrielle qui s’installe se doublât d’une société foncière qui se rendit maitresse du pays à une lieue à la ronde ».
Hottenger précise : « Il faut donc en principe que, tant du point de vue de la réglementation que de l’organisation administrative, les mesures ne soient pas la conséquence de ce développement mais qu’elles le devancent et en prévoient les détails. C’est une vérité banale et pourtant constamment méconnue en pratique, qu’il est plus facile de prévenir les abus que de les réprimer.
Toute commune qui sera atteinte par la population industrielle doit dès le début, avoir une réglementation uniforme :
1 Règlement sur l’hygiène et la construction
2 Règlement sur les pensions
3 Règlement sur les débits de boissons et sur les bals
4 Règlement sur les mœurs et la prostitution
Mais à quoi servent les réglementations si le personnel qui doit contrôler l’application est insuffisant ».

3. La politique de recrutement d’étrangers à la S.M..S et S.M.N avant 1914

Un manque de main-d’œuvre
Au début du XXème siècle, lorsque que ce creuset industriel voit le jour dans le Calvados et ces prémices de paternalisme, il y a un véritable manque de main-d’œuvre « . Pour reprendre la formule de Marc Pottier (historien – maire de Colombelles – auteur de l’ouvrage « Normands de tous pays ») « un malthusianisme précoce » frappait la Basse-Normandie. Une volonté de limiter le nombre de naissances motivée (surtout en milieu rural), pour citer à nouveau Marc Pottier : « Par souci de conservation du patrimoine, le paysan limite volontairement sa descendance. Son idéal demeure « un héritier unique marié à une héritière unique ». Il en allait d’une volonté d’ascension sociale en transmettant l’ensemble du patrimoine familial a un seul et unique enfant ».
A cela, il faut ajouter une hausse du taux de mortalité en ce début de XXème siècle et un fort exode rural.
Dans ces sociétés rurales qui se métamorphosent en cités industrielles, au-delà du problème quantitatif, il faut ajouter celui du qualitatif. Le Normand, produit de la société rurale et en proie aux stéréotypes est mal considéré par les industriels nouvellement implantés dans le Calvados : « Le Normand est essentiellement mou et n’aime pas le travail assidu. Il va faire paître son bétail, et le soir, le ramène à l’étable. Il regarde pousser ses pommiers, cette tâche lui suffit […]. Ce système n’est guère dans les habitudes des exploitations minières ». 

Ainsi l’appel à des populations venues d’ailleurs semble inéluctable. Comme il était écrit dans Le Peuple Normand du 22 octobre 1912 : « La majorité des ouvriers qui travailleront dans cinq ans à nos mines de fer et à nos hauts-fourneaux seront des ouvriers étrangers. En ce sens, nous marchons certainement vers une invasion et cette invasion est inévitable »

Ainsi, dés les années 1910, la Société des Mines de Soumont cherche à recruter de la main-d’œuvre étrangère. On peut retrouver aux Archives départementales du Calvados plusieurs correspondances entre direction de la mine et agents « d’embauchage » situé essentiellement en France (Allaire dans le Morbihan ou dans le Gard). C’est également à cette époque que la Direction de la S.M.S pense au recrutement d’ouvriers étrangers à l’image de ce qui se faisait déjà dans le Nord de la France. Pour se faire, Jozef Skrochowski, secrétaire du prince Witold Czartoryski est sollicité. Suite à ces premiers contacts, une note intitulée « Note relative aux ouvriers mineurs Polonais » est rédigée. Il est indiqué dans ce document que :
« M. Skochowski secrétaire du prince Czartowski, lequel dans un but purement philanthropique, s’occupe de placer en France des ouvriers polonais travaillant dans les mines allemandes afin de les soustraire aux vexations que leur font subir, parait-il les autorités de ce pays ; il a déjà envoyé des ouvriers dans certaines mines du Pas de Calais et s’occupe d’en embaucher pour d’autres mines de cette région, pour les mines de fer de Meurthe et Moselle et pour les mines d’Halouze (Orne) appartenant aux Aciéries de France »  Dans cette note, il est aussi rapporté que déjà, des mines du Nord font appel à cette main-d’œuvre et qu’il y a 150 Polonais à Aniche, 30 à Anzin, 30 à Marles, quelques uns à Lens et Béthune. Afin d’obtenir de plus amples renseignements, la direction de la S.M.S établit des contacts avec ces sociétés du Nord qui emploient des Polonais comme la Compagnie des mines de Vicoignes et de Nœux-les-Mines. Dans un courrier, le directeur des mines de Noeux-les-mines indique que : « nous occupons en effet un certain nombre d’ouvrier de cette nationalité » et poursuit « les Polonais sont beaucoup plus faciles à conduire que les Autrichiens : Bohémiens, Hongrois, Styriens… Nous comptons augmenter leur nombre petit à petit. Mais pour fixer les Polonais, il est indispensable de leur assurer le service religieux et nous allons probablement leur donner un prêtre polonais. » Nous voyons ici que dés ces années 1910, on se pose la question d’un paternaliste qui répondrait aussi aux attentes des communautés étrangères (le prêtre polonais, le moniteur-instituteur polonais…)
Dans une lettre adressée à Monsieur Skrochowski, la Direction de la S.M.S donne davantage de renseignements sur ce « projet de recrutement d’ouvriers Polonais » et indique que «La société a des maisons et fait construire d’autres de 3 et 4 pièces avec des jardins ; les prix de location varient entre 10 et 15 francs par mois ; nous pourrons mettre à la disposition de nos ouvriers une étendue suffisante de terrain pour cultiver des pommes de terre. ». Tenant compte des conseils donnés par le Directeur de Nœux-les-Mines, la direction de la mine de Soumont précise que « …Nous sommes disposés lorsque le nombre d’ouvriers occupés dans nos travaux sera suffisant à créer une coopérative et à installer un prêtre polonais ».
Puis la piste Polonaise est abandonnée et la piste Italienne privilégiée. Dans une note « Recrutement du personnel de la mine de Soumont – Le problème de la main d’œuvre » il est noté que : «  »Ls mines de Soumont, par suite de l’obligation ou elles sont de fournir à l’usine de Caen la totalité du minerai qui y sera consommé, et d’exporter en Westphalie un tonnage proportionnel, doivent être équipées d’ici trois ans pour produire annuellement 1.200.000 tonnes soit 4000 tonnes par jour.
Pour atteindre cette production, il faut admettre que l’effectif ouvrier de la mine s’élèvera à 1200 ou 1500 hommes, mineurs et manœuvres, tant au jour qu’au fond.
Etant donné la raréfaction de la main d’œuvre ouvrière, et plus particulièrement minière en France, – raréfactions dont toutes les exploitations françaises ont à souffrir, – on ne peut espérer recruter qu’un très petit nombre d’ouvriers français. Le gros appoint doit être cherché dans les pays pauvres et surpeuplés, dont les habitants sont des travailleurs et ne craignent pas de s’expatrier.
C’est avant tout aux Italiens, et plus particulièrement aux Italiens du nord (Piémont, Lombardie, Vénétie) qu’il y aura lieu de songer. C’est d’ailleurs ce qui a été fait, tant en Lorraine française qu’en Lorraine annexée »
Dans un autre document daté de 1912 et intitulé « Ouvriers Italiens des grands tunnels » il est noté que :
« Notre idée première était de rechercher à recruter des italiens parmi les ouvriers qui ont travaillé aux grands tunnels internationaux (Simplon, Loetschberg…) Ces ouvriers habitués au travail de galeries et au maniement des outils pneumatiques, eussent constitué pour le travail de mine une excellente main d’œuvre. Malheureusement, tous ces ouvriers sont occupés à de nouveaux percements de tunnels (Moutiers, Granges, Vallorbe….) et ne seront pas libres avant deux ou trois ans. Encore est-il possible que d’autres grands travaux (Faucile…) viennent les absorber à ce moment ».
Finalement, ce recrutement d’Italiens avant guerre se limitera tout au plus, à une cinquantaine d’employés venus du midi de la France « Peu habitués au travail dans le rocher et déconcertés par la dureté de notre minerai » Ces Italiens du midi ne présentaient pas « les mêmes qualités d’endurance et d’économie que les Italiens importés directement de leur pays »
C’est pourquoi la Direction de la mine de Soumont va entrer en contacts avec les mines de Lorraine pionnières dans l’embauche de travailleurs italiens, les archives font à ce titre état de correspondances sur ce sujet avec les mines de Tucquegnieux (Meurthe et Moselle) mais aussi, contacts avec l’Opera di assistenza agli operai italiani emigrati in Europa e nel Levante plus communément appelé Opera Bonomelli. contact avec l’Opéra Bonomelli.
Ensuite, la Première guerre mondiale débute et ces recrutements seront suspendus.

4-La politique paternaliste de la SMN et SMS

Faisant suite au rapport Hottenger et à ces premières arrivées de travailleurs étrangers, les directions S.M.N et S.M.S vont concrétiser cette politique partenaliste avant la Première guerre mais le déclenchement de cette dernière va stopper les projets qui reprendront après ce conflit.
– Les habitations
Comme Hottenger l’indiquait dans son rapport : « C’est, ici comme partout, en matière d’habitation, que l’initiative patronale trouve sa première et plus naturelle manifestation. Chaque entreprise a, bien entendu, ses cités, la plus importante installation de ce genre est Stalheim ». Juxtaposée juste à côté de la S.M.N, la Cité ouvrière se situe sur un site naturellement élevé et isolé, coupé de Caen par des Falaises et nommé « le Plateau ». Ce site se situant à cheval sur les communes de Mondeville, Colombelles et Giberville. Dans un premier temps, il s’agit simplement de « campements » composés de baraques en bois pour les premiers contingents de travailleurs immigrés (le camps kabyle ou « camps des Algériens », les deux camps chinois dont un était en fait consacré aux Russes…) En 1913, la Société anonyme d’Habitations économiques de Basse-Normandie (H.E.B.N) est constituée dans le but de construire 1500 à 2000 habitations. Mais le Premier conflit mondial freine ce projet. Il faut attendre l’après-guerre et la nomination d’André Morette au poste de Directeur Général de la SMN et des Mines de Soumont (et le sera de 1918 à 1931) pour voir se concrétiser le grand projet de construction de logements ouvriers et de la Cité ouvrière du Plateau.
Entre 1919 et 1931, 1270 logements sont bâtis (146 en 1919 et 1416 en 1931). C’est au cours de ces années que les différentes « Cités » du Plateau sont bâties : la Cité Centrale ( en 1921), la Cité des Roches (en 1925), la Cité Grande Rue (en1926) ou la Cité du Bois (en 1926).
La Société des mines d’Urville construit à Gouvix, entre 1920 et 1932, 30 maisons de deux ou quatre logements et cinq cantonnements de célibataires (de 22 logements chacun)
A Potigny aussi, village voisin où est alors logée un important contingent de travailleurs (entre autre Polonais) des Mines de Soumont, le village se transforme et de nouvelles habitations dites « Nouvelles Cités » sont construites entre 1927 et 1929. Puis la société des HEBN construit entre 1929 et 1931 de nouveaux logements.
Dans son article (SAVARY Didier, « Les cités minières dans l’entre-deux-guerres : le cadre principal des sociabilités minières » in Annales de Normandie 2/ 2010 (60e année), p. 77-101)
Didier Savary cite un texte du bulletin de la IVe Région économique de Basse-Normandie (publication patronale de la Chambre de commerce et d’industrie) de 1928 sur les cités de Potigny où le point de vue sur les conditions de vie dans ces cités semblent idéalisées : « … la société dispose donc de 431 logements pour un effectif de 360 ouvriers mariés. Ces habitations, édifiées sur la commune de Potigny constituent des cités jardins très salubres. Chaque logement dispose d’une surface utile de 33 à 44 m², avec distribution d’eau, éclairage électrique et réseau d’égouts, d’une cave ou d’un cellier, d’un jardin de 200 à 400 m². Les prix de locations sont les suivants (y compris l’éclairage électrique), logements de deux pièces : 11 francs par mois, logements de trois pièces : 15 francs, et logements de 4 pièces : 21,50 francs… ».
Mais, suite à une plainte de la Protection polonaise de Caen en novembre 1929, l’ingénieur des mines indique : « … Le ravitaillement en eau est relativement difficile. Il n’y a pas dans la cité de distribution d’eau par conduite. L’eau potable est amenée dans un tonneau métallique sur roue de 500 litres rempli deux fois par jour grâce à une source captée… Il y a ainsi 1 500 litres d’eau potable par jour pour 150 habitants soit environ 10 litres par personne. C’est amplement suffisant. Pour les autres usages les ouvriers peuvent aller chercher de l’eau à la rivière de la Laize qui coule à 200 mètres de la cité. Nous en avons vus qui recueillent de l’eau de pluie dans des barriques… Nous estimons que l’éclairage dans les maisons de la cité est vraiment insuffisant. Les habitants doivent s’éclairer par leurs propres moyens et ils se servent en général des lampes à acétylène qui leur servent au fond. Il y a lieu de demander à la Société d’étudier l’installation de l’éclairage électrique dans les maisons… »
Savary note qu’il n’y a pas de douches à la mine et que ce point précis sera fruit de discorde entre autorités polonaises et direction de la SMN- SMS. Les clôtures de jardins sont parfois arrachées par les habitants et utilisées comme bois de chauffage.
A cela, il faut ajouter les (nombreux) conflits au sein des cités ouvrières rapportés toutes les semaines dans la gazette les Echos de Falaise. Par exemple :

« Edition du 2 février 1928 – Potigny – Rixe – une rixe s’est produite dans les cités de Potigny, le 25 janvier, vers 14 heures. Le Polonais Murowski se trouvait chez lui en compagnie de son compatriote Adam Zawolinski, 28 ans, ajusteur aux mines de Soumont-Saint-Quentin. Un autre polonais Jean Calus, 25 ans, se présenta et réclama à Murowski de l’argent que celui-ci lui devait. Une querelle éclata entre Zawolinski et Calus et ce dernier fut grièvement blessé au poignet. Zawolinski dit que Calus se blessa en cassant le carreau. Calus, de son côté, affirme avoir été frappé d’un coup de couteau. Une enquête est ouverte ».

« Edition du 9 février 1928 – Potigny – Mme Albert Dekas, 25 ans, ménagère à Potigny, sujette polonaise, a porté plainte pour coups contre sa voisine, Madame Ferdinand Marie, 23 ans. Le 31 janvier, dit-elle, vers 15 heures, ayant vu un bout d’étoffe lui appartenant, qui séchait chez Mme Marie, Mme Dekas le reprit. Une dispute éclata entre les deux femmes, qui se batirent dans la maison de Mme Dekas. Celle-ci ferma la porte mais Mme Marie sortit par la fenêtre. Mme Marie assure que le bout de chiffon lui appartenait ».

« Edition du 28 septembre 1933 – Potigny – Deux polonais se battent – Le polonais Bazili Kopycz, machiniste à Potigny, 113 Nouvelles cités, vient de se plaindre à la gendarmerie de son compatriote Jan Barszcz, 36 ans, Nouvelles cités n°104. Le rencontrant le 19 septembre, lui porta un coup de poing sur la figure et un coup de lampe de mineur sur l’œil. Il précise qu’il ne se défendit pas et se sauva.
Barszcz interrogé, a donné de la scène une version différente. Il paraitrait que Kopycz calomnie Mme Barszcz et que celle ci lui demandait des explications auxquelles il répondit par un qualificatif grossier. Vexée et furieuse, la dame lui flanqua une maitresse gifle auquel le mineur riposta par un coup de lampe de mineur dans le dos. Venant au secours de sa femme, Barszcz, de deux « claques » se débarrassa de son adversaire. Une enquête est ouverte ».

« 21 juin 1934 – Potigny – Entre Polonais – Le Polonais Antony Niedzelski, 34 ans, mineur, 13, nouvelles cités, a porté plainte pour coups contre Wladislaw Witas, 37 ans, demeurant Cités n°12, qui l’a frappé sur l’œil droit et à la tête. Witas affirme qu’il fut attaqué par Niedzielski et ne fit que se défendre. Il a aussi porté plainte. Une enquête est ouverte ».

– L’aide sociale
Dès 1917, une véritable politique d’assistance sociale est instaurée. Un système d’allocations familiales est mis en place, une mutuelle « la solidarité » financée par les cotisations ouvrières et patronales et réservée aux salariés est établie. Dans plusieurs points de vente, la Coopérative vend habits et aliments à prix avantageux (Alain Leménorel évoque même la possibilité d’acheter du mobilier avec paiement échelonné par retenue salariale)

– Travail – Ecole – Religion – Famille
Comme le souligne Alain Leménorel : « La socialisation version paternaliste s’est appuyée sur des forces et des relais fort traditionnels, l’école, la religion, le travail et la famille » ((p.124).
Des structures scolaires sont ainsi instituée après la Première guerre mondiale au Plateau. Une école technique pour les garçons afin de former les futurs employés, une école ménagère pour les filles (en 1927) et une école primaire privée (en 1922 devenue en ??? école publique des Tilleuls). En 1927, 400 élèves (filles et garçons, une aile de l’école étant réservée aux filles, l’autre aux garçons) fréquentent cette école. 1000 en 1934. En plus, les classes pour enfants d’immigrés Polonais et Russes en langue d’origines sont aussi instituées.
L’été, des colonies de vacances sont organisées (souvent par les enseignants des écoles appartenant à la Société) à la mer, à Franceville. Des camps de vacances sont aussi instaurés pour enfants Russes d’un côté et Polonais d’un autre (là encore, ces camps sont pris en charge par les « instituteurs » Russes et Polonais).
Les structures religieuses sont aussi pensées. Une Chapelle « Notre-Dame des travailleurs » est bâtie sur le Plateau en ????. L’église Notre-Dame des près est « prêtée » en ???? aux Polonais afin que la messe soit donnée en langue polonaise tous les dimanches matins. En 1926, la S.M.N sur demande de la communauté russe, donne l’autorisation et les matériaux nécessaires à la construction d’un lieu de culte orthodoxe (Saint Serge).
En plus des structures scolaires et religieuses, la direction de la S.M.N met en place des structures culturelles comme une bibliothèque et un cinéma-théâtre (bâti en 1938-1939). Toute une vie associative se forme aussi autour de l’entreprise. Une fanfare « l’Harmonie de la SMN » est fondée en septembre 1920, en 1923, c’est la création du club omnisport « Union sportive normande » (U.S.N). Une équipe de foot polonaise baptisée ‘Orkan’ (nommée « Ouragan » en référence aux excellents résultats) évolue aussi au Plateau. En 1922, associations sportives et culturelles sont regroupées et fédérées par « l’Union des Sociétés Récréatives du Personnel de la Société Normande de Métallurgie », « dans le but « 1°/ de coordonner les efforts des quatre Sociétés composant l’Union (Amicale du personnel, Harmonie, Groupe sportif, Société du jeu de balle) et d’agir en Comité permanent des fêtes et distractions, 2°- Administrer un cinéma-théâtre destiné au personnel de la S.N.M et dont la gestion financière est assurée par la Coopérative » (p.142). Le point d’orgue de la vie associative se déroulait le 14 juillet où toutes les associations se retrouvaient sur le stade du Plateau (inauguré en septembre 1933) faisaient le spectacle (rencontres et démonstrations sportives, fanfare…)
La famille était aussi valorisée par la S.M.N. Par exemple, les familles nombreuses étaient récompensées par des allocations familiales (à vérifier) et des prix. En 1929, un concours du plus beau bébé a même était organisé.

PARTIE II Les Polonais en France

En plus de la concrétisation, la matérialisation de la politique paternaliste, l’après Première guerre mondiale marque l’arrivée massive des travailleurs polonais.

1. La convention de 1919 et le besoin de main d’oeuvre

Comme nous l’avons vu toute à l’heure, avant la Première guerre mondiale, des petites colonies de Polonais étaient déjà présentes dans le nord de la France. Cela va s’accentuer considérablement après ce Premier conflit mondial.
C’est dans l’urgence et l’optique de la reconstruction du pays après 1918 que France et Pologne vont mettre en œuvre une convention visant à l’envoi de travailleurs Polonais vers la France, pays qui manque alors cruellement de main-d’œuvre. Des 207 000 mineurs en activité en décembre 1918, il n’en restait plus que 163000 au 1er juillet 1919. Nous tenterons ici d’en fournir quelques unes qui paraissent importantes à la compréhension de la situation d’alors et à l’établissement de cette convention franco-polonaise. Tout d’abord, raisons démographiques, l’immense perte d’hommes aux combats de la Guerre 1914-1918 (plus d’un million trois cent mille morts et plus de quatre millions de blessés) conjuguée à une situation démographique peu florissante avant-guerre. Tout au long du XIXème siècle, la France avait connu une forte baisse du taux de natalité, plusieurs années où le taux de mortalité l’emportait même sur le taux de natalité (ce fut par exemple, le cas en 1870-871 à cause de la Guerre-franco allemande). Comme l’écrit Roland Pressat :
«A la veille de la première guerre mondiale, la population française était la plus vieille d’Europe et, sans doute du monde» .
Aussi, Janine Ponty explique que le Comité Central des Houillères de France (C.C.H.F) qui est à l’origine, intermédiaire et interlocuteur privilégié entre France et Pologne va alors refuser la mécanisation et continuer privilégier l’humain. Si la mécanisation pouvait être une solution concernant le travail d’extraction, elle ne se révélait pas être d’une grande utilité pour une grande part du travail dans les puits immédiatement à la fin des combats qui consistait à la remise en état des puits détruits et ennoyés, les travaux de boisage, déblayage…
Enfin, Janine Ponty explique également que le CCHF a aussi privilégié l’humain car il était associé avec la Confédération des Associations agricoles des Régions Dévastées (C.A.R.D) dans sa démarche qui privilégiait aussi le recrutement humain.

Pourquoi les Polonais ?
La Pologne connaît alors toutes les difficultés d’un état qui renait une nouvelle fois de ses cendres à la suite du Traité de Versailles de 1919. L’instabilité politique règne (grèves, influence soviétique post- révolution de 1917…), les difficultés économiques sont conséquentes tant dans le secteur industriel (important retard) que dans le secteur agricole (phénomène des « propriétés naines » (moins de 2ha)et surpeuplement des campagnes). Comme le note Janine Ponty, la population rurale passait de 4.8 millions d’habitants en 1860 à 13 millions en 1913. Ponty relève qu’au «surpeuplement des campagnes, s’ajoute l’engorgement des villes qui, malgré l’existence d’activités industrielles, ne peuvent fournir du travail à tout le monde». Dans les campagnes, «la surpopulation rurale oblige des familles très nombreuses à vivre sur de minuscules parcelles qui ne fournissent pas du travail à tout le monde». Dans ce contexte, le départ de nombre d’habitants vers la France représente une solution surtout que les U.S.A, terre d’accueil de plus de deux millions de Polonais au XIXème siècle, mettait en place une politique de quotas visant à une forte réduction du nombre d’immigrés comme le Literacy test instauré en février 1917, The emergency quota act de 1921 et The Johnson-Reed Act de 1924.
Aussi, les Polonais venus travailler en France avant 1914, bénéficiaient d’une opinion plutôt favorable de la part des industriels, comme le montre cet échange entre le directeur des mines de Soumont et celui des mines de Noeux dans lequel ce dernier indique que «les Polonais sont beaucoup plus faciles à conduire que les Autrichiens : Bohémiens, Hongrois, Styriens…».

Une convention improvisée
Concernant cette convention de 1919 entre France et Pologne, Janine Ponty note :
« A en juger par l’indigence des sources, on croirait que la convention du 3 septembre 1919 est née de génération spontanée : presque rien avant la signature ni aussitôt après, mais le texte lui-même en bonne place dans les dossiers d’Archives. Il n’est pas impossible que ce silence soit le reflet de la réalité, que les séances de travail aient été d’autant moins nombreuses que la délégation polonaise accepte très vite ce que la France lui propose, faute d’oser faire autrement tant pour ne pas vexer la nation amie que parce qu’il est urgent d’aboutir»
Le rapport de force entre les deux pays est clairement déséquilibré, la situation économique en Pologne est telle, que dans ces « négociations », elle est littéralement acculée.

Dans cette convention, il est important de noter que plusieurs points sont oubliés comme les questions concernant le regroupement familial ou la scolarisation des enfants de moins de treize ans.

2. Le rôle prépondérant des industriels du Comité Central des Houillères de France

Il ne faut pas s’y tromper, bien plus que le gouvernement français, c’est les dirigeants du Comité central des houillères de France qui menaient les négociations. C’était aussi eux, les grands bénéficiaires de cette convention.
Dans un chapitre intitulé « Les initiatives du Comité central des houillères » Ponty montre comment le C.C.H.F (Comité central des houillères de France) va prendre en charge le recrutement des travailleurs étrangers et va littéralement se substituer à l’Etat.

Cette mainmise des industriels sur les recrutements de travailleurs étrangers suscitent la crainte et l’inquiétude des politiques. Certains voient d’un mauvais œil ces arrivées massives de travailleurs étrangers qui échappent globalement au contrôle de l’Etat. C’est par exemple le cas du député radical de Lyon, Charles Lambert. Le point de vue et les propositions en matière d’immigration de Lambert sont exposés dans le cours mais riche ouvrage La France et les étrangers : dépopulation, immigration, naturalisation. Dans une première partie de son ouvrage, Lambert évoque l’inquiétante baisse de la population française (due entre autre, à cette époque, aux lourdes pertes de la Première guerre mondiale) et le besoin de main-d’œuvre étrangère pour pallier cela (même s’il évoque parfois les dangers de l’immigration ou l’invasion étrangère). Il écrivait à ce titre :
:
«Le recrutement des ouvriers étrangers étant principalement l’œuvre des grandes organisations patronales dont l’intérêt est d’avoir une main-d’œuvre qui sera d’autant plus malléable qu’elle restera en dehors des organisations syndicales ouvrières françaises, de considérables groupements homogènes d’ouvriers appartenant à un même pays, comprenant surtout des Polonais et des Italiens, se sont formés dans certaines régions où ils ont constitué de véritables entités nationales. C’est ainsi que dans le département du Nord qui compte officiellement 233 026 étrangers sur une population de 1 969 159 habitants, il y a des villages entiers de Polonais, venus avec leurs femmes et leurs enfants, suivis de leurs prêtres et de leurs instituteurs, et qui, ainsi, pendant longtemps, seront rebelles à toute assimilation»

3. La conséquence démographique

Le nombre de Polonais en France entre les deux guerres va rapidement augmenter et devenir conséquent. En 1921, les conséquences de la convention signée deux ans plus tôt ne sont pas encore visibles, ils sont 46 000 loin derrière les Italiens (451 000), les Espagnols (259 000) ou les Belges (349 000). En 1926, les Polonais sont 309 000, quatrième nationalité étrangère présente dans l’hexagone, toujours loin derrière les Italiens dont le nombre a aussi sensiblement augmenté (750 000 dont beaucoup fuient la dictature de Mussolini), les Belges (327 000) et les Espagnols (323 000). En 1931, malgré la crise de 1929, les Polonais représentent la seconde nationalité étrangère (508 000) derrière les Italiens (808 000). Il en sera de même en 1936 (423 000 Polonais, 721 000 Italiens).Pour faire face à cette vague migratoire polonaise, il existe en 1924, huit circonscriptions consulaires : Lille, Paris, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Nice, Marseille et le Havre.
En Basse-Normandie et dans le Calvados aussi, cette arrivée massive de Polonais va avoir des conséquences démographiques.

4. L’immigration polonaise et l’idée du provisoire

Dans les esprits français comme polonais, l’émigration de travail sera temporaire. Comme le note Janine Ponty :
« Certes pour les Polonais, aucun départ d’ouvrier n’est définitif et le retour semble toujours au bout du tunnel, si long soit l’éloignement. Mais en 1919, on parle d’une dizaine d’années pour tout arranger, pas plus longtemps que Henry Darcy ne juge utile pour reconstruire les Houillères sinistrées. Dans un cas, règne une prudence excessive, dans l’autre, un optimisme sans grand fondement»
Effectivement, pour les autorités des deux pays comme pour les émigrés/immigrés polonais, ce courant migratoire est pensé comme provisoire. Quand les conflits (Première guerre mondiale et guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921) seront terminés et leurs conséquences atténuées, quand la situation économique du pays sera rétablie, quand il retrouvera pleinement sa place au sein du concert des nations et sa puissance perdue alors ses émigrés pourront retrouver leur terre, leur mère patrie.
Cette idée du provisoire est essentielle à la compréhension de l’immigration polonaise car elle est étroitement liée avec le maintien d’un fort sentiment de Polonité voulu, désiré et encouragé par les autorités polonaises et impliquant des résistances au processus d’intégration incarnées entre autre dans les associations (culturelles, religieuses, sportives…) et les classes pour enfants en langue polonaise. Georges Mauco évoquait du reste chez les Polonais «une vie communautaire d’une intensité exceptionnelle que l’on retrouve chez aucune autre population étrangère en France». En plus de ces institutions diplomatiques, les Polonais vont créer nombre d’associations profitant de la loi Waldeck-Rousseau du 1er juillet 1901 sur les associations qui s’applique aux Français comme aux étrangers (l’article 2 qui stipule que «Les associations de personnes pourront se former librement sans autorisation ni déclaration préalable») Comme le note Janine Ponty :
«Entre les deux guerres, les étrangers font grand usage de la liberté qui leur est laissée de créer et diriger eux-mêmes des associations à but culturel (musique, théâtrales), des mouvements de jeunesse (scoutisme, football) et même des associations religieuses destinées à gérer leurs lieux de cultes (Polonais, Russes Arméniens) Les Polonais ont une propension particulière à l’activité associative»
Dans cette logique du provisoire ajoutée à celle du maintien de la polonité, nombres d’associations voient le jour. Vers 1936, près de 65 000 Polonais adhérent à une association festive et culturelle (où l’on pratiquait le chant, les danses folkloriques ou la musique. Ses associations prenaient le nom de compositeurs polonais (Moniuszko ou Chopin), de poètes polonais (Mickiewicz) ou, plus spécifiquement pour les groupes folkloriques, le nom de la région d’origine (Krakowia), catholique, d’assistance sociale, sportive (sokols), troupes de scouts ou d’anciens combattants.
Janine Ponty notait qu’il ne faut jamais ignorer le facteur patriotique dans l’explication des attitudes polonaises. Dans le cas des classes polonaises en France, il est intéressant de constater que des traits constitutifs inhérents à l’identité polonaise (comme la langue et l’Histoire mais aussi la religion) sont les seules disciplines enseignées n’est absolument pas fruit du hasard. Les composantes de l’identité polonaise étaient alors au centre des apprentissages dans les écoles polonaises en France entre 1919 et 1939.

Partie 3 : L’immigration polonaise à Potigny

Enfin, après avoir vu la naissance de l’espace industriel SMN/SMS, la logique paternaliste liée à ce dernier et le cadre général des arrivées de Polonais n France, nous nous intéresserons au village de Potigny (au sud de Caen) voisin de la commune de Soumont-Saint-Quentin et de sa mine de fer dont nous avons largement parlé précédemment.
Comme je le disais tout à l’heure, avant la Première guerre mondiale, les mines de Soumont avaient aussi sollicité les services du Prince Witold Czartoryski dans le but de recruter des ouvriers polonais, ce qui avant guerre ne se fera pas la piste italienne étant privilégiée. Après guerre par contre, Potigny va devenir « La petite Varsovie » (anecdote du chauffeur de car Caen-Falaise)

1. Naissance de la petite Varsovie

Les effets de la convention d’émigration/ immigration de 1919 ne vont être visibles à Potigny que 7 ans après la signature. Il faut attendre, en effet, 1926 pour constater que les Polonais étaient 383 sur une population de 1731 habitants et c’est à partir de ces années que Potigny va devenir la « Petite Varsovie » avec ses associations, son prêtre et son ‘moniteur’ – instituteur polonais.
En 1931, Potigny se classait à la onzième position des vingt-quatre villages qui comptent plus d’habitants Polonais que de Français (1373 sur une population de 2742 habitants.) Cette même année, la communauté polonaise était la plus nombreuse et représentait 27.% des étrangers devant les Italiens (18.5%). Il en va encore ainsi en 1936 où la colonie polonaise représentait 28.3% de la population étrangère tandis que les Italiens étaient à la deuxième position avec 17.2%.

2.Une volonté politique

L’année 1926 est marquée par l’arrivée de Polonais à Potigny appelés pour travailler dans les mines de fer de la commune voisine de Soumont (Société des mines de Soumont). Dès cette année, une communauté forte et bien structurée se met en place encouragée entre autre par les autorités consulaires polonaises. Le fonds archivistique de la Société des mines de Soumont conservé aux archives départementales du Calvados montre bien ce fait. Le Consulat apporte un soutien sans faille à cette politique qui vise à entretenir l’amour de la patrie dans l’espoir d’un retour des polonais au pays. L’immigration polonaise est, comme nous l’avons dit tout à l’heure alors pensée comme provisoire. Les Polonais ne comptent certainement pas passer leurs vies en France. Le maintien du sentiment national, de la Polonité s’avère donc essentiel. C’est à ce titre que les autorités polonaises en France prônent avant tout un nationalisme exacerbé. Elles essaient de maintenir les immigrés polonais dans une atmosphère « typique » en favorisant les manifestations, en perpétuant la langue au moyen des écoles polonaises. Il s’agit alors de garder ce lien fort entre le pays que l’on vient de quitter et qu’on ne saurait tarder à retrouver.
A Potigny, cette entreprise est facilitée par la direction de la mine qui met tout en œuvre pour que les nouveaux venus se sentent « comme chez eux ». Si aucune politique préalable concernant l’installation d’une communauté étrangère n’est pensée ou anticipée dans l’esprit de la direction (après la Première guerre mondiale, nous avons vu qu’avant cela avait été brièvement évoqué – entre autre, la venue d’un prêtre), cette dernière accepte les (nombreuses) requêtes émanant de la communauté Polonaise afin d’éviter les conflits avec cet important contingent de travailleurs et tenter ainsi de stabiliser cette main-œuvre.

3. Français et Polonais, deux entités bien distinctes/ Une vie en vase clos ?

A Potigny, cette polonité s’affiche à travers une vie communautaire très fermée. Tout d’abord, une donnée démographique est significative de ce cloisonnement : on ne dénombre que 5 mariages mixtes français-polonais entre 1926 et 1932. Ensuite, donnée « géographique » les Polonais habitent à l’écart, à l’ouest du village. Enfin, donnée linguistique, ils ne parlent pas français et en voient pas l’intérêt de l’apprendre. Si les enfants fréquentent l’école française, les parents craignent la perte de la langue maternelle, c’est pourquoi nombre de petits polonais assistent aux cours donnés par le moniteur, qui va alors être un personnage important de la communauté car il permet d’apprendre et maintenir la langue d’origine et symbolise le lien entre pays d’origine et pays d’accueil.
La vie communautaire fermée passe par les structures associatives. Nous pouvons évoquer les sokol (clubs de gymnastique, athlétisme…) ou les associations culturelles (comme la troupe de théâtre Le réveil). Mais aussi par ses commerces.
Enfin, la vie communautaire des Polonais passe aussi par « l’école polonaise ».
Une « école » Polonaise – Pour être allé aux archives nationales de Varsovie aux dernières vacances de février dans le but de consulter les archives qui traitent des instaurations de classes polonaises en France entre 1919 et 1939 (ce qui est le cœur de ma thèse de doctorat en cours), je peux vous confirmer que ces classes polonaises n’étaient pas négligées et la quantité de sources montre bien que les autorités polonaises portaient une attention toute particulière à ces « classes » (entre autre un recensement année après année du nombre de classes, d’élèves…)
On retrouve les premières traces de la présence d’un moniteur polonais à Potigny dès 1926. Cet enseignement est privé car il est instauré par la direction de la compagnie des mines de Soumont à la demande des parents polonais. Il joue pleinement ce rôle de maintien de la polonité des enfants de dans l’optique d’un retour prochain au pays. D’ailleurs, lors d’une réunion publique de la communauté de Potigny en 1929, le prêtre signalait que [je cite] « parmi les Polonais qui ont beaucoup d’enfants à Potigny, un instituteur polonais est nécessaire, car nous risquons de perdre ces enfants de notre patrie, ils ne parlent presque plus notre langue, ils deviennent tout à fait français. Rencontrant des enfants dans Potigny en voulant les réconforter en parlant de la patrie et de religion, c’est à peine s’ils pouvaient me répondre et ne savaient même pas prononcer le mot dieu dans leur langue maternelle. Cela m’inquiète et je demande à l’assistance de signer une pétition pour faire venir un instituteur polonais ».
Dès la première année, la classe polonaise animée par le moniteur Stefan Wujec (rémunéré par la direction de la SMS) comptait plus de quatre-vingt enfants et les conditions pour participer à ces classes bien établies :
« A Potigny dans le département du Calvados qui était du ressort du Consulat de Paris, au 1er octobre 1926, 39 garçons et 47 filles fréquentaient les cours de polonais dans une salle spécialement bâtie dans ce but auprès de l’école communale. La compagnie des mines de fer de Soumont supportait les frais d’entretien de cette « école polonaise », elle achetait les manuels et les fournitures scolaires. Le directeur communal n’intervenait pas dans les affaires des Polonais, mais les 105 enfants devaient être inscrits à l’école française pour être admis dans les cours de polonais. C’était là un modèle idéal de ce qui pouvait être fait dans le cadre de la législation scolaire française à l’époque » SOURCE

Le moniteur apprenait l’histoire et la géographie de la Pologne ainsi que la langue. Il était salarié de la mine et enseignait dans des locaux fournis par cette dernière. Les heures de cours avaient lieu soit le matin avant ou le soir après l’école ‘communale’ publique. Des heures de cours étaient aussi instituées parfois le jeudi matin.
Concernant les rapports entre ces classes et l’administration scolaire locale (inspecteur d’Académie, le Rectorat…) nous n’avons peu de traces dans les archives et les abondantes correspondances. Les seuls échanges archivés entre la mine et le rectorat sont datés de 1942 et 1943 lorsque le rectorat indique que les cours de polonais ne sont plus autorisés.
Le moniteur avait donc une place particulière dans cette communauté, une figure de notable et de ‘leader’. Il devait répondre aux attentes de la direction de la Compagnie d’une part, du consulat de Pologne d’autre part mais aussi des autres membres de la communauté polonaise de Potigny (et entre autre, de l’autre grande figure de la communauté : le prêtre).

Conclusion

Nous avons donc vu à travers cet exposé comment est né cet espace industriel qui a marqué durablement l’histoire de notre région – un patrimoine industriel dont il ne reste que trop peu de choses de nos jours (le four à griller de minerai d’Urville étant détruit depuis cet automne) un patrimoine détruit dynamité, éradiqué, éliminé des nos paysages. De nos horizons car bien plus que de simples complexes industriels, c’est industries étaient aussi nos horizons.
Et surtout nous avons vu comment, ces espaces industriels conjugués à des politiques paternalistes fortes et aux arrivées massives d’ouvriers étrangers ont contribué à modifier la population d’une région, le destin d’une région.
Il convient pour terminer de ré-affirmer le fait que les immigrés polonais qui venaient en France entre 1919 et 1939 avaient en tête l’idée du provisoire – cela lié avec la volonté forte du maintien de la polonité – et une certaine réticence à toute assimilation. Je n’ai pas soulevé le point de la polonophobie (expulsions – LeForest) mais il faut ici insister sur le fait que, contrairement à ce qui est souvent affirmé, l’immigration polonaise en France ne se fit pas sans heurts et violence. Pour reprendre l’expression de Janine Ponty qui parle de la Légende rose de l’immigration polonaise.
C’est le temps et les grands moments vécus ensembles entre Français et Polonais (Grèves du Front populaire, Guerre 1914-1918) dans cet espace industriel comme dans l’ensemble du pays – et tous les bouleversements subis comme le joug soviétique en Pologne après 1945 qui vont ancrer les Polonais en France et les faire devenir Français mais des Français qui gardent des particularismes culturels et un goût non dissimulé pour le Sernik, les Pierogi, la Kapuszta ou les paczki.

BIBLIOGRAPHIE

COLIN Mariella (Dir.) L’émigration-immigration italienne et les métiers du bâtiment, en France et en Normandie, actes du colloque homonyme, Mémorial et Université de Caen, 24-26 novembre 2000, Cahier n° 31 des Annales de Normandie, 2001, 301 p.

HOPQUIN Jean. La communauté polonaise de Potigny 1920-1960, mémoire de maîtrise sous la direction d’Etienne Fouilloux, Université de Caen, 1984

NOIRIEL Gérard. Le Creuset français. Histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècle. Paris : Le Seuil, 1992.
PEREZ Benjamin, Potigny au siècle des mineurs, Editions cahiers du temps, Cabourg, 2010, 215p.

PONTY Janine, Polonais méconnus, Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 476 p.

PONTY Janine, « La Mission catholique polonaise en France du XIXe au XXIe siècle », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 78 | 2009, mis en ligne le 15 février 2010, consulté le 09 octobre 2013. URL : http://cdlm.revues.org/4676

PONTY Janine , « L’exception polonaise », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde » [Online], 46 | 2011, Online since 18 February 2014, connection on 05 December 2014. URL : http://dhfles.revues.org/2083

PONTY Janine, « L’Ouest de la France, terre atypique d’immigrations », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest [En ligne], 109-4 | 2002, mis en ligne le 20 décembre 2004, consulté le 12 octobre 2012. URL : http://
abpo.revues.org/1503

PONTY Janine, « Une intégration difficile : les Polonais en France dans le premier vingtième siècle », in Vingtieme siecle. Revue d’histoire, n°7, juillet-aout 1985, p.55

Polonia, Des Polonais en France de 1830 à nos jours, Janine Ponty (dir.) Paris, Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Montag, 2011, 199 p.

POTTIER Marc. Normands de tous pays, Cabourg : Editions Cahiers du temps, 1999, 175 p.

POTTIER Marc, « Les étrangers en Basse-Normandie dans le premier vingtième siècle, une mémoire oubliée », Migrance, N°13

Ressources sur le paternalisme industriel

HOTTENGER Georges. Pays de Briey, hier et aujourd’hui . Paris : Berger-Levrault, 1912.

KALAORA Bernard. Georges Hottenger ou les débuts de la sociologie urbaine (1868-1934). In: Communications, 54, 1992. pp. 77-87

LEMENOREL Alain. La SMN, une forteresse ouvrière (1910-1993), Cabourg : les Cahiers du Temps, 2005, 256 p.

Sources archivistiques.

Archives départementales du Calvados – Fonds de la Société des Mines de Soumont (Don Billaux) – – Espace archives Arcelor Mital – Dossier  » Affaires polonaises – installation de la communauté polonaise » Côte 42J391.

Archives départementales du Calvados – Fonds de la Société des Mines de Soumont (Don Billaux) – Espace archives Arcelor Mital – Dossier « Immigration italienne » Côte 42J390.

Ruptures, continuités et pluridisciplinarités D’un travail de Master II à celui de thèse

Doctoriales Rouen- octobre 2015

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A travers cette intervention, il s’agit de voir l’évolution d’un travail de recherche de Master II à celui d’une thèse de doctorat.
Ainsi, le premier temps aux origines du travail de thèse, l’utilisation de l’Histoire, du passé pour expliquer/comprendre le présent qui sera exposé dans la seconde partie. Enfin, nous verrons qu’une difficulté dans le traitement de la l »enseignement des enfants étranger réside dans le fait que c’est une question socialement vive.

1. Origines et cadres (temporels et géographiques) de la thèse
a) Genèse du travail
Dans mon mémoire de Master II intitulé L’immigration à l’école primaire, s’approprier une histoire, j’évoquais la naissance des classes spécifiques pour enfants d’immigrés (Elco (enseignements langues et cultures d’origines) Clin (classes d’initiation)…) Toutefois, ces structures apparues dans les années 1970 après les vagues migratoires venues du Portugal et du Maghreb, ne sont en rien une nouveauté.
Effectivement ces classes sont largement inspirées de structures déjà instaurées entre 1919 et 1939 pour les enfants Polonais, Russes ou Italiens. D’ailleurs, la circulaire du 30 mars 1976 qui définit la mission et le rôle des ELCO reprend largement la circulaire du 12 juillet 1939 consacrée aux rôles et missions des moniteurs étrangers.

b) Les cadres du sujet de thèse
Mon travail s’intéresse désormais aux origines de ces classes. Le cadre de cette thèse a été fixé dans l’espace : celui industriel des Mines de Soumont Saint-Quentin et de la Société métallurgique de Normandie (même entité) et caractérisé par une forte politique paternaliste (écoles et « classes » en langue d’origine pour enfants d’immigrés, associations (fanfare, équipes de foot françaises et polonaises) habitations (un rapport de conseils donnés par Hottenger concernant les mesures à prendre pour la construction des habitats et des cités ouvrières) est d’ailleurs conservé aux archives départementales du Calvados).
Ce travail est aussi cadré dans le temps (1919-1939), époque qui correspond à l’expansion de cet espace industriel (entre autre chemin de fer reliant les deux entreprises inauguré en 1921) et aux arrivées massives d’ouvriers immigrés Polonais, Russes, Italiens …

Partie II « Le métier d’historien » (Marc Bloch) ou l’utilisation du passé pour expliquer le présent.
a) L’apport de March Bloch (et complément de Mialaret)
Pour expliquer l’idée de travailler sur les ELCO en adoptant une posture « historique » nous pouvons ici solliciter les travaux de Marc Bloch (entre autre son Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien) et l’idée d’utiliser et comprendre le passé pour expliquer et comprendre le présent. Comme l’écrivait l’historien résistant :
« Celui qui voudrait s’en tenir au présent, à l’actuel, ne comprendra pas l’actuel »
et de préciser que :
« L’incompréhension du présent nait fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent »
Ce travail de recherche sur les structures scolaires pour enfants polonais s’inscrit aussi dans cette perspective. L’étude de ces classes polonaises instituées en majorité entre 1919 et 1939 permet aussi de comprendre et apporter des précisions sur les origines des enseignements en langue et culture d’origine.

« On a coupé les enfants de la nature »

Bloch
Marc Bloch

b) Complément de Mialaret
Et comme l’écrit Gaston Mialaret « Répondant à l’affirmation d’Auguste Comte selon laquelle un processus ne peut être compris que par son histoire, il est possible d’affirmer qu’un essai d’explication des systèmes et des méthodes qui négligerait complètement les dimensions historiques serait voué à l’échec »
Mialaret ajoute : « L’histoire de l’éducation nous permet alors de comprendre l’évolution, les processus de changement, les étapes, les accélérations, les ralentissements, et nous permet de faire un bilan plus clair et surtout plus intelligible de la situation d’éducation actuelle. Elle nous apporte aussi, par les comparaisons qu’elle va permettre, des éléments de réflexion et de compréhension indispensables à la culture générale de l’éducateur »
Travailler sur l’origine des enseignements en langues et cultures d’origines permet effectivement de rendre plus « intelligible » (pour reprendre le terme de Mialaret) la situation actuelle et éventuellement, d’effectuer des analogies (ce que je ne fais pas dans mon travail qui se limite aux origines mais qui pourrait éventuellement être pensé).

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Gaston Mialaret

Partie III L’enseignement des enfants étrangers, une question socialement vive.
a) La perspective historique
L’intérêt d’opter pour cette perspective davantage historique est double : d’une part, j’avais une source archivistique très importante conservée aux Archives départementales du Calvados sur lequel j’ai pu baser mon travail de recherche et lui fournir une assise solide. D’autre part, le thème de l’immigration et celui des ELCO reste une question socialement vive, ce qui ne facilite pas forcément le travail (entre autre celui de terrain). Je vais à nouveau faire référence à Gaston Mialaret qui écrivait à propos des objets de recherche :
« Les uns sont « stables » ou relativement stables (documents historiques par exemple, structure institutionnelle à un moment donné de l’histoire d’un pays, par exemple) d’autres sont essentiellement mouvants » .
Cette question des Elco abordée dans le présent se révélait être « mouvante » pour reprendre le terme de Mialaret et aborder le sujet de façon purement historique permet d’éviter les écueils – liées à une question vive sur un sujet brulant.

b) Une question socialement vive
A ce titre, nous avons pu voir au printemps dernier dans les médias et dans la sphère politique une remise en cause des ELCO. Par exemple :
– « Langues et cultures d’origine » à l’école : des voix s’élèvent pour demander leur suppression » RTL.fr du 5 mars 2015
– « L’enseignement des langues étrangères à l’école : le risque du communautarisme » Le Figaro.fr du 2 mars 2015

Nous pouvons aussi citer le rapport du député Jacques Grosperrin (Les Républicains) déposé le 1er juillet dernier qui consacre un chapitre aux ELCO intitulé Les ELCO (enseignements de langue et culture d’origine), un dispositif contre-productif et propice aux dérives .
Cet objet d’étude, les ELCO reste aussi objet de méfiances, de crispations sociétales … Traiter les origines de ces structures permet d’éviter les écueils liés à ce sujet, d’éloigner les tensions ou idéologies qui pourraient venir parasiter ce sujet s’il était traité dans le présent.

Conclusion
Pour conclure brièvement, je voudrais une dernière fois emprunter des paroles à Gaston Mialaret qui écrivait : « L’histoire n’est donc pas un simple regard jeté sur le passé ; elle peut être un des outils puissants de la compréhension du présent et appartient ainsi de droit à la famille des sciences de l’éducation »

La place du moniteur dans une communauté Polonaise en France (Potigny) 1926-1932

Colloque international, Éducation et identités : perspectives historiques

22-23 mars 2013 – Site universitaire de Gennevilliers de l’Université Cergy-Pontoise 

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Au lendemain de la Première guerre mondiale, la France comptait ses morts tandis qu’en Pologne, la population ne cessait d’augmenter. La population rurale passait de 4.8 millions d’habitants en 1860 à 13 millions en 1913. Janine Ponty relève qu’au « surpeuplement des campagnes, s’ajoute l’engorgement des villes qui, malgré l’existence d’activités industrielles, ne peuvent fournir du travail à tout le monde  » Dans les campagnes, « la surpopulation rurale oblige des familles très nombreuses à vivre sur de minuscules parcelles qui ne fournissent pas du travail à chacun » . C’est dans ce contexte qu’en 1919, une convention d’émigration/immigration est signée entre la France et la Pologne afin de faciliter l’arrivée massive d’ouvriers.
Nous évoquerons ici le village de Potigny (au sud de Caen) voisin de Soumont-Saint-Quentin qui possède une mine de fer et qui sera à l’origine de la venue de ces Polonais. Au recensement de 1926, ils sont ainsi 383 sur une population de 1731 habitants et c’est à partir de ces années que Potigny va devenir la « Petite Varsovie » avec ses associations, son prêtre et son ‘moniteur’ nommé par le Consulat de Pologne et choisit par la direction de la mine de Soumont. En 1931, Potigny se classe à la onzième position des vingt-quatre villages qui comptent plus d’habitants Polonais que de Français (1373 sur une population de 2742 habitants. )

I Une vie en vase clos. Maintien de la Polonité

1. Le moniteur polonais, vecteur du maintien de la polonité ou l’enjeu linguistique de la non assimilation.
La convention d’immigration/émigration de 1919 entre France et Pologne ne stipulait rien concernant l’éducation des enfants polonais en France. Dans l’optique d’un retour prochain et probable au pays, il convenait de maintenir la polonité et cela passait par un apprentissage de la langue d’origine mais aussi de l’Histoire et de la géographie de la Pologne. Si les Polonais envoient leurs enfants à l’école publique française, il est ici intéressant de noter qu’à l’époque ils ne souhaitent pas s’intégrer complètement. L’idée du provisoire est très présente dans les esprits.
Ainsi, Janine Ponty a relevé des cas de cours de polonais mis en place dès le début des années 1920 (hors de tout contrôle de l’État français). Par exemple, à Knutange (complexe sidérurgique proche de Thionville) un cours est instauré en 1922. La même année, les mines d’Ostricourt prennent en charge ce type d’enseignement pour les enfants d’ouvriers immigrés (mise à disposition de locaux et recrutement de deux moniteurs) En 1923, les polonais de Ronchamp (Haute-Saône) « demandent et obtiennent un arrêté ministériel leur permettant d’ouvrir un cour de langue pour leurs enfants « .

2. La question scolaire polonaise en France ou le résultat d’un compromis.
En 1924, la question de l’ouverture de cours de langue et culture d’origine pour les enfants d’immigrés est soulevée lors de la Conférence franco polonaise qui se tient à Paris. Les autorités françaises refusent de légiférer et d’institutionnaliser ces enseignements mais « pour ne pas heurter de front le partenaire polonais », le Comité central des houillères françaises par l’intermédiaire d’Henri de Peyerimhoff rédige une lettre où il invite les employeurs à mettre en œuvre ce type de leçon selon deux façons :
a) soit dans les écoles publiques, en supportant les frais de l’enseignement complémentaire qui pourrait être institué.
b) soit, lorsque l’effectif des enfants polonais le justifiera, en ouvrant, au fur et à mesure des besoins, des écoles privées où sera assuré, sous la surveillance des autorités académiques françaises et dans le cadre du programme scolaire normal, le même enseignement complété, s’il y a lieu, pour les jeunes enfants qui n’auraient pas encore les notions suffisantes de la langue française, par l’enseignement d’autres matières en polonais ».
A travers le financement par le Comité central des houillères des cours de langues étrangères aux enfants d’immigrés dans les écoles publiques, il s’agit d’une entorse au principe de non-différentiation au sein de l’école Républicaine et à l’idée d’un élève « neutre ». L’origine nationale de l’élève est alors prise en considération.

3. Les premiers textes officiels
A la suite de ces mises en place de cours de langue pour enfants d’étrangers, le Ministère français de l’Instruction prend ses responsabilités concernant cette question et publie plusieurs circulaires. Entre autre celle du 30 juin 1924 qui indique la possibilité d’accueillir des « moniteurs » qui apprendraient la langue maternelle des enfants immigrés. Celle du 21 décembre 1925 rappelle la possibilité d’assurer l’enseignement d’une langue étrangère dans les écoles publiques après les heures de classes régulières et dans les écoles privées, la possibilité d’intervention en langue étrangère de maîtres étrangers sous l’autorité de maîtres français pendant le temps scolaire (dans les limites de la moitié du temps). Enfin suivront celles du 13 décembre 1927 et du 28 mars 1929.
Le 12 juillet 1939, une circulaire de synthèse (rappel des circulaires de 1925, 1927 et 1929) concernant les moniteurs étrangers et conditions d’ouverture des cours de langues étrangères sera publiée. Ce sont ces quatre circulaires, qui seront reprises à l’origine des classes ELCO (enseignement langues et cultures d’origines)

II Le cas Potigny

1. Naissance de la petite « Varsovie’
L’année 1926 est marquée par l’arrivée de Polonais à Potigny appelés pour travailler dans les mines de fer de la commune voisine de Soumont (Société des mines de Soumont). Dès cette année, une communauté forte et bien structurée se met en place.
D’une part, cela est facilité par la direction de la mine qui met tout en œuvre pour que les nouveaux venus se sentent « comme chez eux ». Si aucune politique préalable concernant l’installation d’une communauté étrangère n’est pensée ou anticipée dans l’esprit de la direction de la mine, cette dernière accepte les (nombreuses) requêtes émanant de la communauté Polonaise afin d’éviter les conflits avec cet important contingent de travailleurs mais aussi pour stabiliser une main-oeuvre.
D’autre part, le Consulat mène une politique active qui vise à entretenir l’amour de la patrie dans l’espoir d’un rapide retour au pays. Les Polonais ne comptent certainement pas passer leurs vies en France alors le maintien du sentiment national, de la Polonité s’avère essentiel.
A Potigny, cette polonité s’affiche à travers une vie communautaire très fermée. Tout d’abord, une donnée démographique est significative de ce cloisonnement : on ne dénombre que 5 mariages mixtes français-polonais entre 1926 et 1932. Ensuite, donnée « géographique » les Polonais habitent à l’écart, à l’ouest du village. Enfin, donnée linguistique, ils ne parlent pas français et en voient pas l’intérêt de l’apprendre. Si les enfants fréquentent l’école française, les parents craignent la perte de la langue maternelle, c’est pourquoi nombre de petits polonais assistent aux cours donnés par le moniteur, qui va alors être un personnage important de la communauté car il permet d’apprendre et maintenir la langue d’origine et symbolise le lien entre pays d’origine et pays d’accueil.

2. Une école Polonaise
On retrouve les premières traces de la présence d’un moniteur polonais à Potigny dès 1926. Cet enseignement est privé car il est instauré par la direction de la compagnie des mines de Soumont à la demande des parents polonais . Il joue pleinement ce rôle de maintien de la polonité des enfants de dans l’optique d’un retour prochain au pays. D’ailleurs, lors d’une réunion publique de la communauté de Potigny en 1929, le prêtre signalait que [je cite] « parmi les Polonais qui ont beaucoup d’enfants à Potigny, un instituteur polonais est nécessaire, car nous risquons de perdre ces enfants de notre patrie, ils ne parlent presque plus notre langue, ils deviennent tout à fait français. Rencontrant des enfants dans Potigny en voulant les réconforter en parlant de la patrie et de religion, c’est à peine s’ils pouvaient me répondre et ne savaient même pas prononcer le mot dieu dans leur langue maternelle. Cela m’inquiète et je demande à l’assistance de signer une pétition pour faire venir un instituteur polonais » .
Le moniteur apprend l’histoire et la géographie de la Pologne ainsi que la langue . Il est salarié de la mine et enseigne dans des locaux fournis par cette dernière. Les heures de cours ont lieu soit le matin avant ou le soir après l’école ‘communale’ publique. Des heures de cours ont aussi lieu parfois le jeudi matin.
Concernant les rapports entre ces classes et l’administration scolaire locale (inspecteur d’Académie, le Rectorat…) nous n’avons peu de traces dans les archives et les abondantes correspondances. Les seuls échanges archivés entre la mine et le rectorat sont datés de 1942 et 1943 lorsque le rectorat indique que les cours de polonais ne sont plus autorisés.

3. Une via associative très active
A Potigny, la vie communautaire fermée passe par les structures associatives. Nous pouvons évoquer les sokol (clubs de gymnastique, athlétisme…) ou les associations culturelles (comme la troupe de théâtre Le réveil). Même dans le cadre associatif, le moniteur doit aussi veiller à être respecté et respectable avec ses compatriotes de la communauté. Par exemple, lorsqu’un groupe d’ouvriers polonais met en place un sokol (groupe sportif de gymnastique et d’athlétisme) en 1932 et que le moniteur alors en place ne fait pas partie de la direction, touché dans son égo, il fonde un groupe sportif concurrent : la strzelce où l’on fait du tir et aussi…de la gymnastique .
Le moniteur a donc une place particulière dans cette communauté, une figure de notable et de ‘leader’. Il doit répondre aux attentes de la direction de la Compagnie d’une part, du consulat de Pologne d’autre part mais aussi des autres membres de la communauté polonaise de Potigny (et entre autre, de l’autre grande figure de la communauté : le prêtre).

III Le choix du moniteur ou un conflit significatif

De juillet 1929 à juillet 1931, un bras de fer oppose la direction de la mine et le Consulat de Pologne sur le mode de choix du moniteur, preuve que pour la direction de la mine comme le consulat, le moniteur est au centre des préoccupations. Pendant cette période, il n’y a aucun enseignant Polonais à Potigny. La correspondance conservée aux archives départementales du Calvados permet de retracer ce conflit.

1. Le temps des renvois inexpliqués
En octobre 1926, un moniteur de langue polonaise prend ses fonctions. Deux ans plus tard, en aout 1928, l’ambassade de Pologne notifie sans explications claires le licenciement du moniteur sans donner de motifs sur son renvoi. Six mois après, tandis que l’enseignement n’est plus assuré, l’Ambassade de Pologne annonce au directeur général de la compagnie des mines de Soumont que le moniteur ne peut assurer l’enseignement car il aurait été révoqué de ses fonctions par le Ministère de l’instruction publique de Varsovie et n’est plus reconnu comme instituteur. L’ambassade de Pologne propose alors d’envoyer un remplaçant « vu la nécessité pressante de régulariser la situation scolaire polonaise à Potigny »
Ce remplaçant (M. Mazur) prend son service à Potigny le 1 mai 1929 où il exerce ses fonctions jusque fin juillet. Mais à la rentrée d’octobre 1930, le moniteur est congédié par l’ambassade de Pologne qui, encore une fois, ne donne aucune explication. La direction de la mine en fait part à la Protection polonaise de Caen et signale : « Nous ne pouvons comprendre qu’un instituteur engagé et payé entièrement par notre société puisse être licencié sans que l’ambassade de Pologne nous ait fait part des griefs qu’elle pouvait présenter à son sujet et sans même nous tenir au courant de la décision qu’elle avait prise. » Fin octobre 1930, l’ambassade de Pologne informe le Directeur général de la Société des mines à Potigny : « J’ai été obligé de retirer M Mazur Zygmunt, instituteur polonais à Potigny, l’autorisation d’enseigner dont il jouissait l’an passé -avec votre accord- par suite des informations défavorables qui me sont parvenues à son sujet au commencement de cette année scolaire. Les conclusions des informations susmentionnées imposaient son congés à partir de la nouvelle année scolaire ». Plusieurs sources archivistiques indiquent que les  » informations défavorables » émanent du curé polonais de Potigny . Suite à cet incident, le consul Borkowski vient à la protection polonaise de Caen entre autre, pour évoquer cette affaire, mais il ne fournit pas d’explications. Devant cette situation, le conflit s’enlise et la direction de la mine se tourne alors vers la Société des houillères de France en lui demandant : «Quelle est la teneur des accords avec le gouvernement polonais concernant les instituteurs. Nous ne connaissons pas ces accords mais en l’espèce, nous considérons que le remplaçant, candidat présenté par l’Ambassade, engagé et payé par nous, est un véritable employé de notre société et que c’est à nous seuls qu’il appartient de prendre une sanction ou une mesure quelconque à son égard. Nous considérons qu’il ne doit y a avoir aucune relation directe entre l’ambassade et l’instituteur pour l’exercice de ses fonctions. Les communications de l’ambassade concernant le service de l’instituteur doivent passer sans exception par notre intermédiaire.
Si l’ambassade a des motifs de plainte à présenter, c’est à nous qu’elle doit les adresser et c’est à nous qu’il appartient de prendre les mesures utiles.
Nous serions heureux d’avoir des précisions sur l’attitude à prendre dans cette question et vous serions obligés de nous donner des renseignements nécessaires dans le plus court délai possible »

2. Une question de principe
Le 6 décembre 1930, la direction des mines de Soumont excédée par ces renvois de moniteurs sans explications hausse le ton et envoie un nouveau courrier au Comité central des houillères de France : « une question de principe se pose. L’instituteur Polonais est il un agent de l’ambassade, payé par elle, recevant directement d’elle ses instructions, exerçant ses fonctions dans l’école communale avec l’agrément de l’administration française, et dont les relations avec les sociétés minières sont du même ordre que les instituteurs publics français avec ces sociétés ? Ou bien l’instituteur polonais est il un agent de la société minière, choisi par elle sur une liste de candidats présentées par l’ambassade, payé par la société, recevant d’elle toutes les instructions et n’ayant pas de relation directe avec l’ambassade pour l’exercice de ses fonctions ?
Dans le premier cas, l’ambassade a évidemment le droit de prendre toute décision concernant le personnel instituteur sans en référer à la société minière.
Dans le second cas et c’est, à notre avis le nôtre, c’est à la société minière qu’il appartient de prendre à l’égard du personnel instituteur polonais les sanctions nécessaires. Si l’ambassade a des motifs de plaintes concernant ses fonctions de l’instituteur, elle doit les communiquer à la société minière a qui il appartient de faire connaitre à l’ambassade les résultats, est seul juge des décisions à prendre.
La direction des mines de Soumont insiste sur le fait que les plaintes à l’encontre de l’instituteur Polonais renvoyé et l’enquête de l’ambassade doivent être portées à connaissance. En attendant, la direction refuse de prendre un nouvel enseignant Polonais. « Il n’est pas possible de se contenter de vagues explications de l’ambassade et d’entériner en acceptant d’engager un autre instituteur » Répétant qu’il s’agit bel et bien ici d’une question de principe ».
La direction de la mine indique aussi que « l’imprécision qui règne souvent dans l’emploi de la main d’œuvre polonaise sur le rôle de l’ambassade et des diverses organisations qui y sont plus ou moins rattachées (instituteurs-curés-offices de protection polonaise…) est, vous le savez, fréquemment la cause d’empiétements et d’abus de la part de ces organismes sur lesquels il n’est pas nécessaire d’insister auprès de vous » Elles sont en tout cas, causes de frictions qu’il est désirable d’éviter. »
Le comité des houillères conscient d’être au centre de jeux d’influence et de pouvoirs concernant cette question indique qu’il est délicat de poser cette question de principe du statut des moniteurs et monitrices polonais. « Cette question n’apparait, en effet, susceptible d’aucune solution qui puisse satisfaire l’unanimité, et sa discussion risquerait de soulever de part et d’autre des oppositions difficiles à fléchir sans conséquences fâcheuses « 

3.Conciliation juin 1931 et fin du conflit
Il faut attendre le 19 juin 1931 pour qu’une conciliation soit organisée entre le Consulat polonais et la direction des Mines de Soumont. Au cours de cette entrevue, l’attaché au Consulat général de Pologne (Sigismond Olsztynski) présente des excuses et évoque le désir de reprendre moniteur à Soumont. La mine évoque alors la « condition qu’il soit choisi et engagé et payé par nous et soumis aux mêmes règles que nos employés et qu’il ne dépende que de nous  » et de préciser « qu’il n’aurait, relativement à son service, aucune relation directe avec l’Ambassade, le Consulat ou les organisations polonaises. Toutes les questions concernant l’enseignement de la langue polonaise ou les désidératas que pourraient avoir à formuler l’ambassade ou le consulat polonais au sujet de l’instituteur ou de l’enseignement, nous serait directement soumises et nous les examinerons nous-mêmes avec les autorités polonaises.
Le choix de l’instituteur serait fait par nous, soit parmi les candidats proposés par l’ambassade de Pologne, soit éventuellement parmi d’autres candidats que nous soumettrions à celle-ci par accord. »

En juillet 1931, un nouveau moniteur est employé pour donner des cours le lundi de 9-10H et de 15H30-16H30, le mardi (20H30-21H30) et le jeudi aux mêmes heures que le mardi. Mais le 21 juillet 1931, le nouveau moniteur n’a pas donné les cours qu’il aurait du donner sans prévenir sa hiérarchie. Une lettre du 22 juillet 1931 lui rappelle d’ailleurs ses obligations : « Nous vous rappelons qu’aux termes de votre lettre d’engagement, il est entendu que vous devez le même temps de service que les autres employés de notre société et qu’en dehors de ces cours nous pourrons vous employer à d’autres travaux à votre portée que nous jugerons utile, de manière à vous utiliser le plus complètement possible, dans les mêmes conditions que nos autres employés . Nous espérons qu’à l’avenir vous voudrez bien vous conformer aux instructions qui vous serons données » Le 24 juillet, le monteur explique par courrier qu’il est en vacances sans que la mine doive le paye. Il explique que cette période de vacances semblait convenue. Une note interne du 24 juillet souligne à deux reprises « la mauvaise volonté de cet employé » « décidé à travailler le moins possible ». En septembre 1931, le cas de ce moniteur remonte au Consulat de Pologne qui propose d’envoyer M Sigismond Olsztynski « visiter » le moniteur. Le 5 octobre, ce moniteur est démis de ses fonctions et rappelé de son poste de moniteur à Potigny.
Il faudra donc attendre l’automne 1931 et la nomination de Ladislas Ginter pour voir la situation se stabiliser puisque lui et sa femme Janina donneront des cours de polonais dans plusieurs villes du Calvados jusque dans les années 1990.

S’intéresser à la place du moniteur permet de constater qu’il avait une place beaucoup plus importante qu’un simple enseignant. D’un côté, il était agent du maintien de la polonité en France et garant de la politique très nationaliste voulue par le consulat/ambassade de Pologne et d’un autre côté, il assurait le contrôle de la communauté polonaise auprès de l’employeur (la direction de la mine).
Il est aussi intéressant de noter que contrairement à ce qui est aujourd’hui affirmé, les Polonais ne firent guère preuve d’une grande volonté à s’intégrer en France. L’idée du provisoire était bien présente dans les esprits, le retour espéré et le lien entre enfants (parfois nés en France) et Pologne ne devait pas être rompu. Cela passait alors par le maintien de la langue, l’apprentissage de l’Histoire du pays et tout cela personnalisé par le moniteur.
Aussi, l’étude de la place du moniteur permet de mettre en lumière que la communauté polonaise n’était pas homogène mais qu’elle était un lieu de luttes d’influences et divergences entre les différents leaders et acteurs (le curé, le moniteur et les autres membres de la communauté).
Enfin, il est pertinent de constater que ce système de ‘moniteurs’ et de cours de langues d’origines inspirera largement les ELCO, d’abord car les circulaires de ces années 1920 seront reprises lors de la création des ELCO ainsi que le mode de recrutement des enseignants (entre autre proposition des enseignants par les états d’origines).

BIBLIOGRAPHIE
J. Hopquin, La communauté polonaise de Potigny (1920-1960) mémoire de maîtrise sous la dir. de M. Etienne Fouilloux, Université de Caen Basse-Normandie, 1984, 154p.

J. Ponty, Polonais méconnus, Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 476 p.

Polonia, Des Polonais en France de 1830 à nos jours, Janine Ponty (dir.) Paris, Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Montag, 2011, 199 p.

M. Pottier, « Les étrangers en Basse-Normandie dans le premier vingtième siècle, une mémoire oubliée », Migrance, N°13, 1997

Archives départementales du Calvados – Fonds de la Société des Mines de Soumont (Don Billaux) – Dossier  » Affaires polonaises – installation de la communauté polonaise » (Côte 42J).