La minorité polonaise ou la préhistoire des enseignements langues et cultures d’origines en France (1919-1939)

Colloque être en minorité, être minorité

Lodz, 2–4 mars 2016

Actes du colloque disponibles ici :

https://wydawnictwo.uni.lodz.pl/wp-content/uploads/2018/01/Staron-i-in._Etre_en_minorite-.pdf

 

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En 1919, France et Pologne signent une convention d’immigration/ émigration visant à faciliter l’envoi de travailleurs polonais vers une France à reconstruire. Dans ce texte, rien n’était indiqué sur la scolarisation des enfants polonais. Si la question de l’obligation scolaire restera floue de 1919 à 1936 , il en sera de même pour la mise en place de classes en langue polonaise dans le système scolaire français. Employeurs français, autorités polonaises et ouvriers polonais vont alors instaurer des « classes polonaises ». Face à cela, plusieurs circulaires gouvernementales sont publiées au cours des années 1920, faisant alors des entorses au principe de non-différentiation de l’élève au sein de l’école Républicaine. C’est ce que nous pouvons nommer la « préhistoire » des enseignements langues et cultures d’origines telles qu’ils seront pensés en France au XXème siècle.
A travers cette question des enseignements polonais en France entre 1919 et 1939, il est intéressant de voir comment la minorité polonaise va être à l’origine et va influencer (de manière durable) ces enseignements Langues et cultures d’origines en France (toujours au centre des débats à l’heure actuelle)
Dans une première partie, nous nous intéresserons à la convention de 1919 entre France et Pologne et à l’impensé scolaire. Dans une seconde partie, nous verrons comment, de manière concrète, ce courant migratoire va peser et influencer le système scolaire français. Enfin, nous étudierons un cas local de classe polonaise dans un village de Normandie largement « polonisé » : Potigny.

I La convention de 1919 ou le début de la Stara emigracja

Avant la Première guerre mondiale, l’industrie française fait appel aux Polonais. En effet, des petites colonies de Polonais étaient déjà présentes dans le Nord de la France. Des échanges de courriers conservés aux Archives départementales du Calvados font état de 150 Polonais à Aniche, 30 à Anzin, 30 à Marles, quelques uns à Lens et Béthune employés entre autre à la Compagnie des mines de Vicoignes et de Noeux-les-mines. Dans le Calvados, ces archives font état de contacts entre les mines de Soumont et les services du Prince Witold Czartoryski dans le but de recruter des ouvriers, ce qui avant la Première guerre ne se fera pas (la piste italienne étant alors privilégiée). Par contre, après ce preier conflit mondial, la France va faire massivement appel aux Polonais.

1. Un cruel besoin de main-d’œuvre et le rôle du Comité central des houillères de France (CCHF)
C’est dans l’urgence et l’optique de la reconstruction du pays après 1918 que France et Pologne vont mettre en œuvre une convention visant à l’envoi de travailleurs Polonais vers la France, pays qui manque alors cruellement de main-d’œuvre. Des 207 000 mineurs en activité en décembre 1918, il n’en restait plus que 163 000 au 1er juillet 1919. Il faut dire que cette immense perte d’hommes aux combats de la Guerre 1914-1918 (plus d’un million trois cent mille morts et plus de quatre millions de blessés) se trouvait conjuguée à une situation démographique peu florissante avant-guerre. Tout au long du XIXème siècle, la France avait connu une forte baisse du taux de natalité et plusieurs années où le taux de mortalité l’emportait même sur le taux de natalité (ce fut par exemple, le cas en 1870-871 à cause de la Guerre-franco allemande).
De son côté, la Pologne connaissait alors toutes les difficultés d’un état qui renaissait une nouvelle fois de ses cendres à la suite du Traité de Versailles de 1919. L’instabilité politique régnait, les difficultés économiques étaient conséquentes tant dans le secteur industriel (important retard) que dans le secteur agricole (phénomène des « propriétés naines » (moins de 2ha) et surpeuplement des campagnes). Comme le note Janine Ponty, la population rurale passait de 4.8 millions d’habitants en 1860 à 13 millions en 1913. Ponty relève qu’au «surpeuplement des campagnes, s’ajoute l’engorgement des villes qui, malgré l’existence d’activités industrielles, ne peuvent fournir du travail à tout le monde» . Dans les campagnes, «la surpopulation rurale oblige des familles très nombreuses à vivre sur de minuscules parcelles qui ne fournissent pas du travail à tout le monde» Dans ce contexte, le départ de nombre d’habitants vers la France représentait une solution surtout que les U.S.A, terre d’accueil de plus de deux millions de Polonais au XIXème siècle, mettaient en place une politique de quotas visant à une forte réduction du nombre d’immigrés, comme le Literacy test instauré en février 1917, The emergency quota act de 1921 et The Johnson-Reed Act de 1924.

Aussi, Janine Ponty explique que le Comité Central des Houillères de France (C.C.H.F) qui est à l’origine, intermédiaire et interlocuteur privilégié entre les deux Etats va alors refuser la mécanisation et continuer à privilégier l’humain. Si la mécanisation pouvait être une solution concernant le travail d’extraction dans les mines, elle ne se révélait pas être d’une grande utilité car la majeure partie du travail consistait alors à la remise en état des puits détruits et ennoyés (travaux de boisage, déblayage…) Car il ne faut pas s’y tromper, bien plus que le gouvernement français, c’est les dirigeants du Comité central des houillères de France qui menaient les négociations. C’était eux, les grands bénéficiaires de cette convention. Cette mainmise des industriels sur les recrutements de travailleurs étrangers suscitait d’ailleurs la crainte et l’inquiétude des politiques. Certains voyaient d’un mauvais œil ces arrivées massives de travailleurs étrangers qui échappaient globalement au contrôle de l’Etat. C’était le cas du député radical de Lyon, Charles Lambert qui affirmait :
« Le recrutement des ouvriers étrangers étant principalement l’œuvre des grandes organisations patronales dont l’intérêt est d’avoir une main-d’œuvre qui sera d’autant plus malléable qu’elle restera en dehors des organisations syndicales ouvrières françaises, de considérables groupements homogènes d’ouvriers appartenant à un même pays, comprenant surtout des Polonais et des Italiens, se sont formés dans certaines régions où ils ont constitué de véritables entités nationales. C’est ainsi que dans le département du Nord qui compte officiellement 233 026 étrangers sur une population de 1 969 159 habitants, il y a des villages entiers de Polonais, venus avec leurs femmes et leurs enfants, suivis de leurs prêtres et de leurs instituteurs, et qui, ainsi, pendant longtemps, seront rebelles à toute assimilation »

2. Une convention improvisée ?
Concernant cette convention, Janine Ponty note :
« A en juger par l’indigence des sources, on croirait que la convention du 3 septembre 1919 est née de génération spontanée : presque rien avant la signature ni aussitôt après, mais le texte lui-même en bonne place dans les dossiers d’Archives. Il n’est pas impossible que ce silence soit le reflet de la réalité, que les séances de travail aient été d’autant moins nombreuses que la délégation polonaise accepte très vite ce que la France lui propose, faute d’oser faire autrement tant pour ne pas vexer la nation amie que parce qu’il est urgent d’aboutir »

Le rapport de force entre les deux pays était clairement déséquilibré, la situation économique en Pologne était telle, que dans ces « négociations », elle était littéralement acculée.
Dans cette convention, il est important de noter que plusieurs points sont oubliés comme les questions concernant le regroupement familial. Un oubli nous intéresse tout particulièrement : rien dans ce texte n’était indiqué concernant la scolarisation des enfants polonais de moins de treize ans qui résidaient alors en France.

3. Les conséquences démographiques
Le nombre de Polonais en France entre les deux guerres va rapidement augmenter et devenir conséquent. En 1921, les conséquences de la convention signée deux ans plus tôt ne sont pas encore visibles, ils sont 46 000 loin derrière les Italiens (451 000), les Espagnols (259 000) ou les Belges (349 000). En 1926, les Polonais sont 309 000, quatrième nationalité étrangère présente dans l’hexagone, toujours loin derrière les Italiens dont le nombre a aussi sensiblement augmenté (750 000 dont beaucoup fuient la dictature de Mussolini), les Belges (327 000) et les Espagnols (323 000). En 1931, malgré la Crise de 1929, les Polonais représentent la seconde nationalité étrangère (508 000) derrière les Italiens (808 000). Il en sera de même en 1936 (423 000 Polonais, 721 000 Italiens).Pour faire face à cette vague migratoire polonaise, il existait en 1924, huit circonscriptions consulaires : Lille, Paris, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Nice, Marseille et le Havre.

 

II Les classes polonaises de la Stara emigracja ou l’influence de la minorité polonaise dans le système scolaire français.

1. Les cours de polonais ou l’enjeu essentiel du maintien de la Polonité
Comme nous l’avons vu, la Convention d’immigration/émigration de 1919 entre France et Pologne ne stipulait rien concernant l’éducation des enfants polonais en France. Dans l’optique d’un retour prochain et probable au pays, il convenait de maintenir la polonité et cela passait par un apprentissage de la langue d’origine mais aussi de l’Histoire et de la géographie de la Pologne. Si les Polonais envoient leurs enfants à l’école publique française, il est ici intéressant de noter qu’à l’époque ils ne souhaitent pas s’intégrer complètement. Nous ne pouvons évoquer l’immigration polonaise de l’entre deux guerres sans aborder l’idée du provisoire très présente dans les esprits et étroitement liée à l’idée de maintenir cette Polonité vivante en utilisant, entre autre, des structures scolaires . Effectivement, pour les autorités des deux pays comme pour les émigrés/immigrés polonais, ce courant migratoire était pensé comme provisoire. Quand les conflits (Première guerre mondiale et guerre russo-polonaise (février 1919 – mars 1921) seront terminés et leurs conséquences atténuées, quand la situation économique du pays sera rétablie alors les Polonais pourront retrouver leur pays.
Le maintien d’un fort sentiment de Polonité était voulu, désiré et encouragé par les autorités polonaises qui impliquaient des résistances au processus d’intégration incarnées entre autre dans les associations (culturelles, religieuses, sportives…) et les classes pour enfants en langue polonaise. Georges Mauco évoquait d’ailleurs chez les Polonais «une vie communautaire d’une intensité exceptionnelle que l’on retrouve chez aucune autre population étrangère en France».
Ainsi, Janine Ponty note que des cas de cours de polonais hors de tout contrôle de l’État en France sont mis en place dès le début des années 1920. Par exemple, à Knutange (complexe sidérurgique proche de Thionville) un cours est instauré en 1922. La même année, les mines d’Ostricourt prennent en charge ce type d’enseignement pour les enfants d’ouvriers immigrés (mise à disposition de locaux et recrutement de deux moniteurs) En 1923, les Polonais de Ronchamp (Haute-Saône) « demandent et obtiennent un arrêté ministériel leur permettant d’ouvrir un cours de langue pour leurs enfants ». Dès le début des années 1920 et face l’impensé de la question scolaire dans la convention de 1919, l’Etat de France doit faire face à cette mise en place de cours en langue d’origine pour enfants polonais.

2. La question scolaire polonaise en France ou le résultat d’un compromis.
De son côté, l’Etat polonais se penche aussi sur ce problème. En avril 1924, la question de l’ouverture de cours de langue et culture d’origine pour les enfants d’immigrés est soulevée lors de la Conférence franco polonaise qui se tient à Paris. Les autorités françaises refusent de légiférer et d’institutionnaliser ces enseignements mais pour ne pas décevoir cet important partenaire polonais, le Comité central des houillères françaises par l’intermédiaire d’Henri de Peyerimhoff rédige une lettre où il invite les employeurs à mettre en œuvre ce type de leçon selon deux façons :
« a) soit dans les écoles publiques, en supportant les frais de l’enseignement complémentaire qui pourrait être institué.
b) soit, lorsque l’effectif des enfants polonais le justifiera, en ouvrant, au fur et à mesure des besoins, des écoles privées où sera assuré, sous la surveillance des autorités académiques françaises et dans le cadre du programme scolaire normal, le même enseignement complété, s’il y a lieu, pour les jeunes enfants qui n’auraient pas encore les notions suffisantes de la langue française, par l’enseignement d’autres matières en polonais ».
En France, la lettre ne paraît pas au journal officiel et reste confidentielle. En revanche, Janine Ponty rapporte qu’en Pologne, « Varsovie l’insère, traduite en Polonais dans le recueil des accords polono-français relatifs à l’émigration (Zestawienia tekstow polsko francuskich umow emigracyjnych) et la considère comme une charte de l’enseignement polonais en France.
A travers le financement par le Comité Central des Houillères de France, de cours de langues étrangères aux enfants d’immigrés dans les écoles publiques, il s’agit d’une entorse au principe de non-différentiation au sein de l’école Républicaine et à l’idée d’un élève « neutre ». L’origine nationale de l’élève est alors prise en considération. Ainsi, selon Janine Ponty, en octobre 1924, c’était 9588 jeunes polonais qui fréquentaient ces enseignements (5755 dans les établissements des houillères et 3833 à l’école laïque).

3. Les premiers textes officiels
A la suite de ces mises en place de cours de langue pour enfants d’étrangers, le Ministère français de l’Instruction prend ses responsabilités concernant cette question et publie plusieurs circulaires. Entre autre celle du 30 juin 1924 qui indique la possibilité d’accueillir des « moniteurs » qui apprendraient la langue maternelle des enfants immigrés puis celle du 21 décembre 1925 qui rappelle la possibilité d’assurer l’enseignement d’une langue étrangère dans les écoles publiques après les heures de classes régulières et dans les écoles privées, la possibilité d’intervention en langue étrangère de maîtres étrangers sous l’autorité de maîtres français pendant le temps scolaire (dans les limites de la moitié du temps). Enfin suivront celles du 13 décembre 1927 et du 28 mars 1929.
Le 12 juillet 1939, une circulaire de synthèse (rappel des circulaires de 1925, 1927 et 1929) concernant les moniteurs étrangers et conditions d’ouverture des cours de langues étrangères était publiée. C’est ce texte qui fut très largement repris dans la circulaire du 30 mars 1976 qui permet l’utilisation des locaux scolaires par les enseignants étrangers dans le cadre des classes d’enseignement en langue et culture d’origine (ELCO).

 

III Etude de cas, un exemple local : Potigny (France – Calvados)

1. La population polonaise de Potigny
Nous évoquerons ici le village de Potigny (au sud de Caen) voisin de Soumont-Saint-Quentin qui possédait une mine de fer et qui fut à l’origine de la venue de ces Polonais. Au recensement de 1926, les Polonais étaient 383 sur une population de 1731 habitants et c’est à partir de ces années que Potigny va devenir la « Petite Varsovie » avec ses associations, son prêtre et son ‘moniteur’ nommé par le Consulat de Pologne et choisi par la direction de la mine de Soumont. En 1931, la communauté polonaise est la plus nombreuse et représente 27% des étrangers devant les Italiens (18.5%). Il en va encore ainsi en 1936 où la colonie polonaise représente 28.3% de la population étrangère tandis que les Italiens sont à la deuxième position avec 17.2%. Cette même année, Potigny se classe à la onzième position des vingt-quatre villages qui comptent plus d’habitants Polonais que de Français (1373 sur une population de 2742 habitants.)

2. Une volonté politique
L’année 1926 est marquée par l’arrivée de Polonais à Potigny appelés pour travailler dans les mines de fer de la commune voisine de Soumont (Société des mines de Soumont). Dès cette année, une communauté forte et bien structurée se met en place encouragée entre autre par les autorités consulaires polonaises. Le fonds archivistique de la Société des mines de Soumont conservé aux Archives départementales du Calvados montre bien ce fait. Le Consulat apporte un soutien sans faille à cette politique qui vise à entretenir l’amour de la patrie dans l’espoir d’un retour des polonais au pays. Les Polonais ne comptent certainement pas passer leurs vies en France. Le maintien du sentiment national, de la Polonité s’avère donc essentiel. Les autorités polonaises en France prônaient avant tout une vision nationaliste et visaient à maintenir les Polonais (entre autre, dans les cités ouvrières) dans une atmosphère empreinte de polonité en développant les manifestations et en perpétuant la langue au moyen des classes polonaises. Il s’agit alors de garder ce lien fort entre le pays que l’on vient de quitter et qu’on ne saurait tarder à retrouver.
A Potigny, cette entreprise est facilitée par la Direction de la mine qui mettait tout en œuvre pour que les nouveaux venus se sentent « comme chez eux ». Si aucune politique préalable concernant l’installation d’une communauté étrangère n’était pensée ou anticipée dans l’esprit de la Direction, cette dernière acceptait les (nombreuses) requêtes émanant de la communauté Polonaise afin d’éviter les conflits avec cet important contingent de travailleurs et tenter ainsi de stabiliser cette main-œuvre.

3. Français et Polonais, deux entités bien distinctes et une vie en vase clos au rythme des organisations polonaises (associations et classes polonaises) .
A Potigny, cette polonité s’affichait à travers une vie communautaire très fermée. Tout d’abord, une donnée démographique était significative de ce cloisonnement : on ne dénombrait que 5 mariages mixtes français-polonais entre 1926 et 1932. Ensuite, donnée « géographique », les Polonais habitaient à l’écart, à l’ouest du village. Enfin, donnée linguistique, ils ne parlaient pas français et ne voyaient pas l’intérêt de l’apprendre. Si les enfants fréquentent l’école française, les parents craignent la perte de la langue maternelle, c’est pourquoi nombre de petits polonais assistaient aux cours donnés par le moniteur, qui était alors être un personnage important de la communauté car il permettait d’apprendre et maintenir la langue d’origine et symbolisait le lien entre pays d’origine et pays d’accueil.
La vie communautaire fermée passait par les structures associatives. Nous pouvons évoquer les sokol (clubs de gymnastique, athlétisme…) ou les associations culturelles (comme la troupe de théâtre Le réveil). Mais aussi par ses commerces.
Enfin, la vie communautaire des Polonais passait aussi par « l’école polonaise ».
On retrouve les premières traces de la présence d’un moniteur polonais à Potigny dès 1926. Cet enseignement était privé car il était instauré par la Direction de la compagnie des mines de Soumont à la demande des parents polonais. Il jouait pleinement ce rôle de maintien de la polonité des enfants dans l’optique d’un retour prochain au pays. D’ailleurs, lors d’une réunion publique de la communauté de Potigny en 1929, le prêtre polonais de la commune signalait que :
parmi les Polonais qui ont beaucoup d’enfants à Potigny, un instituteur polonais est nécessaire, car nous risquons de perdre ces enfants de notre patrie, ils ne parlent presque plus notre langue, ils deviennent tout à fait français. Rencontrant des enfants dans Potigny en voulant les réconforter en parlant de la patrie et de religion, c’est à peine s’ils pouvaient me répondre et ne savaient même pas prononcer le mot dieu dans leur langue maternelle. Cela m’inquiète et je demande à l’assistance de signer une pétition pour faire venir un instituteur polonais .

Dès la première année, la classe polonaise animée par le moniteur Stefan Wujec (rémunéré par la direction de la SMS) comptait plus de quatre-vingt enfants et les conditions pour participer à ces classes bien établies :
A Potigny dans le département du Calvados qui était du ressort du Consulat de Paris, au 1er octobre 1926, 39 garçons et 47 filles fréquentaient les cours de polonais dans une salle spécialement bâtie dans ce but auprès de l’école communale. La compagnie des mines de fer de Soumont supportait les frais d’entretien de cette « école polonaise », elle achetait les manuels et les fournitures scolaires. Le directeur communal n’intervenait pas dans les affaires des Polonais, mais les 105 enfants devaient être inscrits à l’école française pour être admis dans les cours de polonais. C’était là un modèle idéal de ce qui pouvait être fait dans le cadre de la législation scolaire française à l’époque.

Le moniteur apprenait l’histoire et la géographie de la Pologne ainsi que la langue. Il était salarié de la mine et enseignait dans des locaux fournis par cette dernière. Les heures de cours avaient lieu soit le matin avant ou le soir après l’école ‘communale’ publique. Des heures de cours étaient aussi organisées parfois le jeudi matin.
Concernant les rapports entre ces classes et l’administration scolaire locale (inspecteur d’Académie, le Rectorat…) nous n’avons peu de traces dans les archives et les abondantes correspondances. Les seuls échanges archivés entre la Direction de la mine et le Rectorat sont datés de 1942 et 1943 lorsque le Rectorat indiquait que les cours de polonais n’étaient plus autorisés.
Le moniteur avait donc une place particulière dans cette communauté, une figure de notable et de ‘leader’. Il devait répondre aux attentes de la direction de la Compagnie d’une part, du consulat de Pologne d’autre part mais aussi des autres membres de la communauté polonaise de Potigny (et entre autre, de l’autre grande figure de la communauté : le prêtre) et représentait ce fort maintien de la polonité au sein de la communauté polonaise de Potigny.

Conclusion

C’est dans l’urgence de la reconstruction après la Guerre 1914-1918 que la convention d’émigration/immigration de septembre 1919 a été signée. L’impératif économique prévalait largement cette sur les questions d’accueil. Les nombreux oublis concernant les questions relatives à l’accueil des enfants et leur scolarisation en sont l’exemple. Les industriels qui souhaitaient stabiliser leur main-d’œuvre étrangère d’un côté et les Polonais qui, d’un autre côté, étaient dans l’optique d’un retour au pays et par là-même du maintien fort de leur polonité ont institué ces « classes polonaises » qui, suite à la lettre de Peyerimhoff d’avril 1924 vont être instaurées dans ces écoles privées (alors très souvent liées aux industries) mais vont aussi faire leur entrée à l’école publique à travers les différentes circulaires parues dans les années 1920 qui autorisaient la présence des moniteurs étrangers. Par ce fait, la minorité polonaise des années 1919-1939 en France a fortement contribué à prendre en compte l’appartenance de l’élève au sein de l’institution scolaire (faisant une sévère entorse du principe de l’élève neutre au sein de l’école de la République) et a ouvert la voie à ce qui deviendra les classes d’enseignement en langue et culture d’origine (ELCO).

 

Bibliographie

PONTY Janine, Polonais méconnus, Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 476 p.

LAMBERT Charles. La France et les étrangers, dépopulation, immigration et naturalisation, Paris, Delagrave, 1928 (préface d’Édouard Herriot).

Fonds archivistique

Archives départementales du Calvados – Fonds de la Société des Mines de Soumont (Don Billaux) – – Espace archives Arcelor Mital – Dossier  » Affaires polonaises – installation de la communauté polonaise » Côte 42J391.

Archiwum akt nowych w Warszawie – série Ministerstwo Spraw Zagranicznych – (322 M.S.Z 730 Szkolnictwo polskie we Francji)

 

L’accueil des immigrés polonais et la question scolaire (1919-1939)

Article publié dans le N°45-46 de la revue Migrance sur l’Histoire de l’accueil des étrangers en France
2015
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Au lendemain de la Grande Guerre, la France était un pays qui manquait cruellement de main-d’œuvre suite aux immenses pertes d’hommes aux combats. De son côté, la Pologne connaissait toutes les difficultés d’un Etat qui renait une nouvelle fois de ses cendres à la suite du Traité de Versailles de 1919. L’instabilité politique régnait (grèves, influence soviétique post-révolution de 1917…) les difficultés économiques étaient conséquentes tant dans le secteur industriel (important retard) que dans le secteur agricole (phénomène des « propriétés naines » (moins de 2ha) et surpeuplement des campagnes). Dans ce contexte, le départ de nombre de Polonais vers la France représentait une solution surtout qu’aux U.S.A, terre d’accueil de plus de deux millions de Polonais au XIXème siècle, une politique de quotas était instaurée, visant à une forte réduction du nombre d’immigrés (comme le Literacy test instauré en février 1917, The emergency quota act de 1921 et The Johnson-Reed Act de 1924). C’est dans l’urgence et l’optique de la reconstruction du pays que France et Pologne ont établi une convention visant à l’envoi de travailleurs Polonais vers la France en septembre 1919. Si ce texte (établit sous la forte influence du Comité Central des Houillères de France (C.C.H.F) réglementait l’accueil des ouvriers rien n’était indiqué concernant les questions de regroupement familial ou la scolarisation des enfants polonais de moins de treize ans. Or, ce point négligé dans la convention, n’était pas dérisoire pour les Polonais. Le maintien de la polonité dans l’espoir et l’optique d’un rapide retour au pays passait par des cours de polonais. Cette importance fut aussi une préoccupation principale des autorités polonaises en France (entre autre au moment de l’arrivée du Maréchal Pilsudski au pouvoir en Pologne en 1926). Une autre question ignorée par la convention de 1919 était celle de l’obligation scolaire pour les enfants polonais.

La convention franco-polonaise de 1919 et l’accueil des travailleurs polonais.

La convention de 1919, un texte improvisé ?
A propos de cette convention, Janine Ponty note :
« A en juger par l’indigence des sources, on croirait que la convention du 3 septembre 1919 est née de génération spontanée : presque rien avant la signature ni aussitôt après, mais le texte lui-même en bonne place dans les dossiers d’Archives. Il n’est pas impossible que ce silence soit le reflet de la réalité, que les séances de travail aient été d’autant moins nombreuses que la délégation polonaise accepte très vite ce que la France lui propose, faute d’oser faire autrement tant pour ne pas vexer la nation amie que parce qu’il est urgent d’aboutir»
Le rapport de force entre les deux pays était clairement déséquilibré, la situation économique en Pologne était telle, que dans ces « négociations », elle était complètement acculée.

Le rôle prépondérant des industriels du Comité Central des Houillères de France
Il ne faut pas s’y tromper, bien plus que le gouvernement français, ce sont les dirigeants du Comité central des houillères de France qui menaient les négociations et se substituaient à l’Etat. C’était aussi eux, les grands bénéficiaires de cette convention. Cette mainmise des industriels sur les recrutements de travailleurs étrangers suscitait la crainte et l’inquiétude des politiques. Certains voyaient d’un mauvais œil ces arrivées massives de travailleurs étrangers qui échappaient globalement au contrôle de l’Etat. C’est par exemple le cas du député de Lyon, Charles Lambert (Député radical-socialiste du Rhône de 1924 à 1932) qui écrivait à ce titre :
«Le recrutement des ouvriers étrangers étant principalement l’œuvre des grandes organisations patronales dont l’intérêt est d’avoir une main-d’œuvre qui sera d’autant plus malléable qu’elle restera en dehors des organisations syndicales ouvrières françaises, de considérables groupements homogènes d’ouvriers appartenant à un même pays, comprenant surtout des Polonais et des Italiens, se sont formés dans certaines régions où ils ont constitué de véritables entités nationales. C’est ainsi que dans le département du Nord qui compte officiellement 233 026 étrangers sur une population de 1 969 159 habitants, il y a des villages entiers de Polonais, venus avec leurs femmes et leurs enfants, suivis de leurs prêtres et de leurs instituteurs, et qui, ainsi, pendant longtemps, seront rebelles à toute assimilation »

Les cours de polonais ou l’enjeu essentiel du maintien de la Polonité

La convention d’immigration/émigration de 1919 entre France et Pologne ne stipulait rien concernant l’éducation des enfants polonais en France. Dans l’optique d’un retour prochain au pays, il convenait de maintenir la polonité et cela passait par un apprentissage de la langue d’origine mais aussi de l’Histoire et de la géographie de la Pologne.

L’immigration polonaise et l’idée du provisoire

Dans les esprits français comme polonais, cette main-d’œuvre polonaise de travail était perçue comme temporaire. Quand les conflits (Première guerre mondiale et Guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921) seront terminés et leurs conséquences atténuées, quand la situation économique du pays sera rétablie, quand il retrouvera pleinement sa place au sein du concert des nations et sa puissance perdue alors ses émigrés pourront retrouver leur patrie. Cette idée du provisoire est essentielle à la compréhension de l’immigration polonaise car elle est étroitement liée avec le maintien d’un fort sentiment de polonité voulu, désiré et encouragé par les autorités polonaises et impliquant des résistances au processus d’intégration incarnées entre autre dans les associations (culturelles, religieuses, sportives…) et les classes pour enfants en langue polonaise.

La Grande émigration ou la volonté du maintien de la Polonité en exil
L’idée que le maintien du sentiment national chez les Polonais devait s’appuyer sur des structures scolaires n’était en rien une nouveauté. Dès le milieu du XIXe siècle, l’Ecole polonaise des Batignolles était instituée.
Le but premier de cette école était bel et bien le maintien d’une forte polonité. Edmond Gogolewski précise :
« Les responsables de l’école ne cessaient de répéter aux élèves qu’ils étaient entrés dans l’établissement pour devenir de véritables polonais et servir utilement leur patrie plus tard. Ils leur rappelaient que, étant nés en France, ils étaient exposés à la dénationalisation et risquaient d’être perdus pour la Pologne. La maitrise de la langue polonaise était indispensable pour les maintenir dans la polonité »

Les classes polonaises de la Stara emigracja à partir de 1919.

Dès le début des années 1920 et face l’impensé de la question scolaire dans la convention de 1919, les autorités françaises ont été confrontées à la mise en place de cours de polonais hors de tout contrôle de l’État en France. Janine Ponty a relevé des cas de classes polonaises instituées dès le début des années 1920. Par exemple, dès 1922, les mines d’Ostricourt prenaient en charge un enseignement en polonais pour les enfants d’ouvriers immigrés (mise à disposition de locaux et recrutement de deux moniteurs) En 1923, les polonais de Ronchamp (Haute-Saône) « demandent et obtiennent un arrêté ministériel leur permettant d’ouvrir un cour de langue pour leurs enfants « .

La question scolaire polonaise en France ou le résultat d’un compromis.
De son côté, l’Etat polonais se penchait aussi sur cette question et le 21 novembre 1923, la commission de l’Instruction publique de la Diète, sollicitée par les associations d’immigrés polonais invitait le gouvernement à élaborer un projet détaillé sur l’enseignement qu’il soumettra ensuite aux autorités françaises .
En 1924, la question de l’ouverture de cours de langue et culture d’origine pour les enfants d’immigrés était soulevée lors de la Conférence franco polonaise qui se tenait à Paris (du 25 mars au 17 avril). Les autorités françaises refusaient de légiférer et d’institutionnaliser ces enseignements mais « pour ne pas heurter de front le partenaire polonais », le Comité central des houillères françaises par l’intermédiaire d’Henri de Peyerimhoff a rédigé une lettre où il encourageait les employeurs à mettre en œuvre ce type de leçon selon deux façons :
« a) soit dans les écoles publiques, en supportant les frais de l’enseignement complémentaire qui pourrait être institué.
b) soit, lorsque l’effectif des enfants polonais le justifiera, en ouvrant, au fur et à mesure des besoins, des écoles privées où sera assuré, sous la surveillance des autorités académiques françaises et dans le cadre du programme scolaire normal, le même enseignement complété, s’il y a lieu, pour les jeunes enfants qui n’auraient pas encore les notions suffisantes de la langue française, par l’enseignement d’autres matières en polonais ».
Janine Ponty indique qu’en France, la lettre ne parut pas au journal officiel et restait confidentielle. En revanche, en Pologne :
« Varsovie l’insère, traduite en Polonais dans le recueil des accords polono-français relatifs à l’émigration (Zestawienia tekstow polsko francuskich umow emigracyjnych) et la considère comme une charte de l’enseignement en France» .
A travers le financement par le Comité Central des Houillères de France, de cours de langues étrangères aux enfants d’immigrés y compris dans les écoles publiques, il s’agit d’une entorse au principe de non-différentiation au sein de l’école Républicaine et à l’idée d’un élève « neutre ». L’origine nationale de l’élève est alors prise en considération.
Les premiers textes officiels
A la suite de l’instauration de plusieurs classes polonaises à travers le pays et de la Conférence franco polonaise de 1924, le Ministère français de l’Instruction prend ses responsabilités concernant cette question et publie plusieurs circulaires. Entre autre celle du 30 juin 1924 qui indique la possibilité d’accueillir des « moniteurs » qui apprendraient la langue maternelle des enfants immigrés puis celle du 21 décembre 1925 intitulée Moniteurs étrangers de langues vivantes qui indique :
«Dans les écoles publiques, l’enseignement d’une langue étrangère pourra être donné après les heures de classes régulières par un moniteur étranger, après une autorisation qui ne saurait être d’ailleurs obtenue qu’à titre précaire. Dans les écoles privées, on tolérera également la présence de moniteurs étrangers enseignant sous l’autorité de maîtres français, mais on ne pourra consacrer à l’enseignement en langue étrangère que la moitié de l’emploi du temps ; c’est un maximum qui, en aucun cas, ne saurait être dépassé ».
Cette circulaire met en évidence la tension qui existe entre ces ouvertures de classes destinées aux enfants d’immigrés et l’entorse au principe de l’élève « neutre » de l’école républicaine évoquée précédemment. Cela se reflète dans les limitations que la circulaire cherche à définir : ces enseignements doivent se dérouler après les heures de classe, soumis à une autorisation, statut précaire de ladite autorisation…
Enfin suivront les circulaires du 13 décembre 1927 et du 28 mars 1929. Puis, le 12 juillet 1939, une circulaire de synthèse (rappel des circulaires de 1925, 1927 et 1929) concernant les moniteurs étrangers et conditions d’ouverture des cours de langues étrangères a été publiée.

L’enseignement polonais en France sous Pilsudski et le rôle du consul Kara
Le 12 mai 1926, le maréchal Pilsudski héros de la guerre polono-russe de 1920 s’emparait du pouvoir à Varsovie réalisant un coup d’Etat, et dirigea le pays d’une main de fer jusqu’en 1935 en instaurant la politique de la Sanacja . Ce changement politique majeur va avoir des répercussions importantes sur la gestion des enseignements polonais en France entre autre par l’intermédiaire du Consul Stanislaw Kara qui était chargé de l’encadrement des immigrés « soit la vie associative, la question scolaire, les relations avec la presse polonaise et la Mission catholique polonais » En juin 1934, quand un nouveau conseiller à l’émigration arriva, Kara était maintenu dans son rôle de « grand ponte » de la Polonia avant d’être nommé lui-même conseiller à l’émigration en 1935, année où il est aussi nommé consul général à Paris. Il convient de préciser que Stanislaw Kara ancien officier de l’armée prussienne, ancien instructeur militaire, major puis colonel était un protégé du colonel Beck, lui-même proche de Pilsudski.
Dans Polonais méconnus, Janine Ponty dresse le portrait suivant du consul Kara :
«D’une raideur toute militaire et prussienne à la fois, le colonel Kara n’admet pas la critique et conduit seul son action sans tenir compte de l’avis de ses collaborateurs. Il imagine pouvoir mener la communauté polonaise comme des troupes à l’exercice et passe le plus clair de son temps à pourfendre les communistes, ses principaux ennemis. Cet homme possède, apparemment des compétences limitées. Il manie mal la langue française, manque de formation juridique et se désintéresse du travail administratif. Une commission ministérielle venue de Pologne en 1937 contrôler la marche des services du consulat général de Paris, constate de sérieuses négligences : archives non classées, affaires en retard. »
En 1933, pour tenter d’assoir son autorité et contrôler pleinement les Polonais de France, il créa un organisme qui disparaitra avec lui quand il sera relevé de ses fonctions et nommé consul général à Berlin en 1938 : le conseil d’entente (rada porozumiewawcza) qui regroupait neuf organismes influents dans la communauté polonaise auquel l’union des enseignants polonais appartenait. Kara avait alors brisé le C.K.P (Centralny komitet Polski Comité central polonais) mis en place par le puissant recteur Szymbor en 1927 qui visait aussi à regrouper divers organismes de Polonais en France sous influence de la Mission catholique polonaise en France.

L’obligation scolaire des enfants polonais : un symbole de l’impensé.
Autre écueil de la convention de 1919, dans ce texte, rien n’était indiqué sur l’obligation scolaire des enfants polonais de moins de treize ans. Comme l’écrit Janine Ponty « On ignore si pour eux joue l’obligation de fréquenter l’école et dans quelle langue l’enseignement leur sera donné »
Ponty remarquait que :
«Si l’on reprend les termes de la loi Ferry du 28 mars 1882, on s’aperçoit de leur ambigüité. L’article 4 affirme que « l’instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes de six à treize ans révolus ». Le fait de ne pas mentionner la nationalité semble plaider en faveur d’une interprétation large : tous les jeunes français ou non, y seraient astreints. Pourtant, en 1933, un projet de loi adopté par le Sénat précisera que « l’obligation scolaire s’applique aux enfants français et aux enfants étrangers ayant leur résidence en France»
Gogolewski rapporte aussi qu’une note confidentielle de la direction départementale de l’enseignement primaire du Nord aux inspecteurs primaires datée du 15 février 1924 et intitulée « Question des écoliers polonais » signalait que :
« Depuis assez de temps, on incline à envisager la loi de 1882 comme une loi d’intérêt public à laquelle sont astreints tous les enfants résidant sur le territoire »
Enfin, une autre note confidentielle du Ministre de l’Instruction publique et des Beaux arts à l’Inspecteur d’Académie de Saône et Loire du 30 juin 1924 (signée Lapie (conseiller d’Etat) et trouvée dans les AIA-Nord) également rapportée par Edmond Gogolewski indiquait que si pour les autorités françaises la loi de 1882 incluait les enfants étrangers de facto, il ne semblait pas en être de même pour les autorités polonaises qui cherchaient à entrer dans cette faille afin d’aider ses petits ressortissants à résister à une quelconque intégration :
« Il doit être considéré comme acquis que la loi du 28 mars 1882 s’applique indistinctement aux jeunes étrangers comme aux jeunes français. Je vous recommande sur ce point une vigilance toute particulière et je vous prie instamment de bien veiller à ce que toutes les dispositions soient prises pour que certaines doléances qui ont pu être présentées avec quelque apparence de raison, surtout par les représentants du Gouvernement polonais, soient désormais et partout dénuées de fondement »
Concernant ce point, les cas étaient bien différents et des stratagèmes trouvés. Par exemple, dans certaines communes, comme à Potigny (Calvados), « les 105 enfants devaient être inscrits à l’école française pour être admis dans les cours de polonais. C’était là un modèle idéal de ce qui pouvait être fait dans le cadre de la législation scolaire française à l’époque »
Il faut attendre le protocole du 17 avril 1924 pour que la délégation française confirme aux responsables polonais que l’obligation scolaire indiquée par la loi du 28 mars 1882 s’impose aux enfants polonais comme à tous les enfants présents sur le territoire français. Il était aussi indiqué que « l’administration française veillera tout particulièrement à l’application de cette loi en ce qui concerne les enfants polonais » .

En guise de conclusion
La convention de 1919 relative à l’accueil des ouvriers Polonais en France montre que c’est l’impératif économique qui prévalait largement cette sur les questions d’accueil. Les oublis concernant le regroupement familial ou les questions relatives à l’accueil des enfants et leur scolarisation en témoignent. Ces omissions ont créé un flou qui entourait pendant de nombreuses années l’instauration de classes polonaises comme la question de l’obligation scolaire. Dès le début des années 1920 et les arrivées de communautés polonaises dans les cités ouvrières, l’objectif principal des industriels était de garder, de stabiliser cette main d’œuvre autant que possible, c’est pour cela que ces employeurs n’ont pas hésité à ouvrir des classes polonaises. L’intérêt de ces enseignements polonais était tout autre pour les autorités et instances polonaises en France : le maintien de la polonité dans l’optique d’un retour au pays. Très vite, les autorités françaises ont été confrontées aux oublis et lacunes de la convention de 1919 et ont dû réglementer ces classes polonaises suite à la conférence franco-polonaise réunie à Paris du 25 mars au 17 avril 1924 et faire passer des textes dont celui de 1939 sur les moniteurs étrangers qui fut très largement repris dans la circulaire du 30 mars 1976 qui permet l’utilisation des locaux scolaires par les enseignants étrangers dans le cadre des classes d’enseignement en langue et culture d’origine (ELCO).

 

Michel Wieviorka, Le Front national entre extrémisme, populisme et démocratie.

Recension parue dans la revue Migrance N°42 – 2013

Michel Wieviorka, Le Front national entre extrémisme, populisme et démocratie, Collection interventions, Editions de la maison des Sciences de l’homme, Paris, 2013.

Dans ce petit ouvrage, Michel Wieviorka analyse l’évolution du Front national et se penche sur le fait que ce parti s’installe durablement (depuis 1972) dans le jeu politique français et oscille invariablement entre extrémisme, populisme et démocratie. Wieviorka propose une analyse en lien avec les évolutions sociales, politiques, économiques et culturelles. A travers ce livre, nous pouvons aussi voir quelle place a le fait migratoire au cours du temps dans la logique du Front national.

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Le premier chapitre est consacré aux origines du Front national qui voit le jour en 1972 dans un contexte où le fait migratoire tend à changer. Wieviorka note que la main d’œuvre immigrée (très souvent non qualifiée) appelée à reconstruire dans la France d’après-guerre cesse d’être nécessaire à la production après le choc pétrolier de 1973, plus encore dans un pays où le chômage fait son apparition. L’immigration jusqu’alors solution est désormais traitée sous le prisme du « problème ». Au cours de cette décennie, l’image de l’immigré change. On passe effectivement d’une logique d’immigration de travail à celle de peuplement à l a faveur du regroupement familial voté en 1976. Dans ce contexte de crise et en proie à ces mutations, Français et immigrés sont désormais appelés à bien vivre ensemble avec leurs différences et leurs similitudes.
Wieviorka rappelle que les membres de la Nouvelle Droite de l’époque alimentent l’idéologie du FN et évoquent un racisme « différentialiste » qui « entend marquer le caractère irréductible des différences culturelles ou religieuses des Arabes ou des musulmans accusés de ne jamais pouvoir s’intégrer ». C’est aussi à cette époque que l’amalgame entre immigrés et enfants d’immigrés et insécurité est véhiculé (entre autre, par l’extrême droite).

Dans la seconde partie, Michel Wieviorka constate qu’au cours des années 2000, l’immigration change, se mondialise et se diversifie. Nous ne sommes plus dans une logique de « grands flux » comme l’ont pu l’être les Polonais et Italiens des années 1920 ou Maghrébins et Portugais des années 1960. L’immigration de cette fin de XXème siècle, c’est aussi l’image des hommes du camp de Sangatte (Nord Pas-de-Calais) venus de pays en conflits (Afghanistan, Irak…) qui ne visent pas l’installation en France mais le passage vers l’ Angleterre. Politiquement, la fin des années 2000 marque une baisse du FN (entre autre en 2007 et 2008) qui semble avoir du mal à se renouveler sur les questions d’immigration et subit la logique de « droite décomplexée » du candidat puis Président Sarkozy qui tend à un équilibre entre démarcation avec le Front national (par le biais de politique de « discrimination positive », volonté d’introduire le mot « diversité » dans la Constitution…) et rapprochement avec les idées du FN (création d’un Ministère de l’identité nationale, attaque contre les Roms discours de Grenoble, remise en cause du multiculturalisme …)

Michel Wieviorka constate ensuite l’avènement de ce qu’il nomme « le deuxième FN » qui s’adressant alors aux « oubliés » et « invisibles » opère quelques transformations idéologiques comme l’abandon de l’antisémitisme ou de l’anticommunisme, la tentative d’investir le terrain syndical … Un parti qui comme l’indique un sous-titre, tend à se transformer … en restant soi-même. Il en va ainsi concernant sa logique de défense de la Nation, d’identité nationale, et de lutte contre l’immigration. Pour le FN, l’immigration reste mère de tous les problèmes du pays et de tous les fantasmes (dont celui de « l’invasion » ou de « l’appel d’air ») comme l’atteste cette citation de Marine Le Pen en 2011 rapportée dans cet ouvrage : l’immigration en France « est volontairement accélérée dans un processus fou dont on se demande s’il n’a pas pour objectif le remplacement pur et simple de la population française »….ou de tous les fantasmes (« une nouvelle vague migratoire gigantesque fuyant le chaos politique et économique de l’Afrique et notamment du Maghreb » (p52) Si l’on assiste à un léger changement sur la forme, entre autre rhétorique, en n’évoquant plus « la préférence nationale » mais la « priorité nationale », sur le fond, les solutions proposées par ce « deuxième FN » ne diffèrent guère du « premier FN » : suppression du droit du sol, retour « au pays » des chômeurs étrangers, privation d’aides sociales …

Enfin, Michel Wieviorka a le mérite de mettre en lumière le fait que, malgré l’entreprise de « dédiabolisation » et s’il existe des changements de thèmes entre le « premier FN » et le « deuxième FN », « L’immigration reste la valeur la plus sûre de son argumentation » (P.72) depuis trente ans en dépit des transformations sociétales, évolutions et transformations du fait migratoire.

Racisme, minorités, multiculturalisme et immigration en Pologne

Décembre 2011

Jean-Luc Sochacki

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En 2010, le magazine polonais de société Wprost (n°49 semaine du 29 novembre au 5 décembre 2010) consacrait sa une au racisme en Pologne (Rasizm po Polsku). Une question qui semble de plus en plus présente dans la société polonaise d’aujourd’hui. Au mois de mai 2011, c’était un chanteur (Czeslaw Mozil), invité d’une émission télévisée populaire (Kuba Wojewódzki Show) qui déclarait que « les polonais sont encore trop racistes ». Lors d’une autre émission télévisée (Dancing with the Stars), un membre du jury (Piotr Galinski) déclarait en 2010, à son tour, que « la Pologne était raciste », et que c’était la cause principale de l’élimination de l’actrice et chanteuse-candidate métisse Patricia Kazadi.

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Comme le disait Agnieszka Mikulska de la Fondation Helsinki pour les droits de l’homme – « les Polonais n’aiment pas entendre dire qu’ils sont racistes » car c’est un peuple qui a souvent souffert de discriminations et qui dans son idéal peine à se voir à son tour, comme un pays de discriminateurs en puissance. Pourtant les résultats d’un rapport intitulé « le racisme en Pologne » établi par la Fondation Helsinki et publié mi-novembre 2011 donnait l’image d’une société peu accueillante et peu ouverte aux différences. Toutefois, si l’acceptation des différences reste encore une question sensible au quotidien, il est intéressant de noter que, concernant cette question, la Pologne intègre les minorités de façon significative dans l’espace public. La Pologne, pays d’émigration se transforme alors en terre d’immigration de façon intéressante.

Rapport « le racisme en Pologne » : Un racisme au quotidien

Dans ce rapport basé sur 24 entretiens, les personnes évoquaient un racisme au quotidien et évoquaient par exemple, le fait que certains Polonais ne veulent pas s’asseoir à côté d’eux dans les autobus ou qu’ils font parfois l’objet de remarques désobligeantes ou insultes (« singe noir », « gorille », « talibans » ou « jaune »). Stephano Samba arrivé de Tanzanie il y a 20 ans et qui travaille maintenant pour la fondation Afryka Inaczej walczacej z nietolerancja (Un autre regard sur l’Afrique, lutte contre l’intolérance) explique que « vous n’avez pas besoin de faire quelque chose pour mériter de telles insultes ». Plusieurs témoignages publiés dans Wprost vont dans ce sens. Ainsi, l’actrice métisse Patricia Kazadi (née d’un père d’origine congolaise) expliquait qu’elle a déjà été confrontée au racisme, surtout au début de sa carrière. Elle racontait que petite, elle était allée passer une audition pour jouer dans une publicité et que les gens du casting avaient alors demandé à sa mère « mais pourquoi avez- vous amené cette enfant ?! C’est une réclame pour une margarine polonaise ».
Clayton Reklewski Louis Jean (originaire d’Haïti) a lui des souvenirs d’enfance difficiles. Sa mère craignait toujours pour sa sécurité et elle le transférait d’école en école mais dans chaque établissement, il rencontrait des problèmes avec les autres enfants. Il lui arrivait d’être battu.
Aussi, la présentatrice vedette de la météo polonaise Omenaa Mensah (fille de polonais et de ghanéen) note que les choses ont tout de même tendance à changer et que les gens sont plus ouverts, mais que tout n’est pas parfait et que récemment, une jeune fille d’origine angolaise lui racontait que dans un bus des jeunes polonais lui ont dit de ne pas s’asseoir car selon eux «les Noirs n’ont pas le droit de s’asseoir ».

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Omenaa Mensah

Les stades polonais et les matchs de foot sont des lieux et des moments où le racisme s’exprime et s’exacerbe. Le joueur nigérian Udenkwor Stanley, ancien joueur du Polonia Varsovie, a raconté dans une interview au journal allemand « Der Spiegel » son expérience difficile en Pologne. Udenkwor explique qu’au moment où il a rejoint l’équipe, certains coéquipiers ne voulaient pas de lui donner le ballon parce qu’il était noir. En 2008, c’est la naturalisation et l’intégration dans l’équipe nationale polonaise du joueur métisse brésilien Roger qui agitait les xénophobes qui affirmaient par le biais de banderoles dans plusieurs stades du pays qu’il ne serait jamais polonais (« Roger nigdy nie będziesz Polakiem »).

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Certains politiques aussi cèdent aussi aux sirènes du racisme, à l’image d’Arthur Gorski (du parti de droite Droit et justice des frères Lech et Jaroslaw Kaczynski) qui déclarait que « la victoire d’Obama annonce la fin de la civilisation de l’homme blanc »
Plus grave, sur les 24 personnes interrogées dans le cadre du rapport de la Fondation Helsinki, 14 avouaient avoir déjà été battues (dont certaines blessées gravement) et trois ont répondu que leurs enfants l’ont déjà été. Presque toutes les personnes interrogées ont déjà subi une forme de violence verbale ou physique. Ce rapport montre qu’en Pologne, il semble parfois y avoir comme une approbation tacite des comportements racistes. A ce titre, les personnes qui sont victimes d’agressions à caractère raciste ne portent pas souvent plainte.

Le rapport de la Fondation Helsinki montre aussi que certains Polonais n’ont aucune idée exacte sur le continent africain et ce dernier reste dans les têtes polonaises associé principalement à la pauvreté. En Pologne comme ailleurs, les clichés et les stéréotypes sont tenaces et la conviction que la civilisation polonaise et européenne est plus avancée que la civilisation africaine domine. D’où l’utilité et la mise en œuvre d’une association comme celle de Stephano Samba évoquée précédemment (Afryka Inaczej walczacej z nietolerancja – Un autre regard sur l’Afrique, lutte contre l’intolérance) qui lutte contre une vision ethnocentrique présente dans la société polonaise.

Une Pologne en mutation

Pourtant et paradoxalement, la Pologne d’aujourd’hui semble intégrer de façon surprenante dans l’espace public les minorités pour un pays qui est nation traditionnellement d’émigration et non terre d’immigration. Par exemple, l’animatrice vedette la météo sur la chaîne polonaise TVN est la métisse Omenaa Mensah (fille de polonais et de ghanéen). Des joueurs noirs de football, comme Emmanuel Olisadebe ont été intégrés à plusieurs reprises dès la fin des années 1990 dans l’équipe nationale polonaise. L’actrice Aleksandra Szwed (dont le père est originaire du Nigeria) est la chouchoute d’un public polonais qui l’a vu grandir à l’écran.

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Aleksandra Szwed

Il en va de même pour l’acteur Samuel Palmer (qui a un père Ghanéen arrivé en Pologne en 1976 et qui a joué dans une série populaire à la télévision polonaise) qui explique qu’il n’a rien vécu de désagréable en rapport avec sa couleur de peau. Il rapporte que les gens étaient curieux, qu’il n’a jamais été confronté au racisme mais simplement à une curiosité compréhensible selon lui, du fait que l’immigration est un phénomène relativement nouveau. Krystian Legierski, militant écologiste expliquait lui que « La Pologne est en mutation ». S’il ne nie pas avoir déjà eu l’impression d’être observé étrangement ou avec insistance, il dit qu’à présent, c’est différent, qu’une grande partie de la société polonaise ne voit pas de problème avec cela. D’ailleurs, signe fort, le 8 décembre 2010, un premier député noir d’origine africaine John Abraham Godson a fait son entrée au Parlement en prenant le siège laissé vacant par Hanna Zdanowska, élue mairesse de Lodz. En octobre 2011, Godson a été élu député sous l’étiquette de la Plate-forme civique (qui est aussi le Parti du Premier Ministre Donald Tusk et du Président Bronislaw Komorowski)

Par ailleurs, les Polonais vont être de plus en plus confrontés aux différences. Déjà, on compte une communauté vietnamienne importante en Pologne (plus de 50 000 personnes en Pologne dont 20 000 à Varsovie). Le professeur Stanislaw Gomulka (économiste et ancien ministre des finances) expliquait dans le magazine Wprost de février 2010 que « Si nous voulons maintenir la compétitivité de notre économie, la Pologne va devoir avoir recours à 2 ou 3 millions d’immigrés ». Selon Gomulka, une arrivée massive d’immigrants stimulerait le marché et représenterait un apport numérique mais aussi qualitatif. L’ouverture aux étrangers, serait alors un moyen simple pour atténuer les effets du vieillissement de la population car il est prévu qu’au cours des 30 prochaines années, le nombre de personnes en âge de travailler en Pologne devrait diminuer de plus de 4,5 millions. Pour Piotr Szukalski (démographe et enseignant à l’Université de Lodz). « Les immigrés sont une urgence nécessaire pour la Pologne ».

La question de l’immigration et des minorités liée à celle du racisme émerge donc dans une société polonaise en pleine évolution. On y voit les paradoxes d’une société homogène qui entre de plein pied dans une société mondialisée et qui tend à s’ouvrir par nécessité à l’immigration, à l’image de son équipe nationale de football qui en quelques années a ouvert ses portes à de nombreux joueurs nés dans des pays étranger et naturalisés polonais (on peut citer le nigérian Emmanuel Olisadebe, le brésilien Roger ou le français aux grands-parents polonais Ludovic Obraniak). Si le rapport publié par la Fondation Helsinki montrait que la vie quotidienne n’est pas toujours facile pour les étrangers ou personnes issues des courants migratoires africains ou asiatiques parfois victimes d’agressions racistes, il est surprenant et agréable de constater que des jeunes métisses, enfants d’immigrés (africains principalement) sont présents et « représentés » dans l’espace public, dans la vie politique ou sportive comme dans les médias. Aussi, on sait qu’en Pologne il existe un patriotisme et un nationalisme fort. Comme l’expliquait Michel Wieviorka, il convient de rejeter tout déterminisme qui postulerait à une relation automatique entre racisme et nationalisme mais « le racisme est un supplément inclus dans tout nationalisme, susceptible d’en surgir pour le prolonger, l’excéder et le transformer ». Il est à ce titre, intéressant de voir comment cette Pologne souvent en proie aux élans patriotiques et nationalistes (à l’image des manifestations faisant suite au crash de l’avion présidentiel à Smolensk en avril 2010 ou de celle du 11 novembre (jour de fête nationale) dernier qui a vu une frange radicale des manifestants attaquer et incendier l’ambassade de Russie à Varsovie) gère et va gérer cette immigration, son intégration et l’émergence de cette multiculturalité dans un proche avenir.