L’accueil des immigrés polonais et la question scolaire (1919-1939)

Article publié dans le N°45-46 de la revue Migrance sur l’Histoire de l’accueil des étrangers en France
2015
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Au lendemain de la Grande Guerre, la France était un pays qui manquait cruellement de main-d’œuvre suite aux immenses pertes d’hommes aux combats. De son côté, la Pologne connaissait toutes les difficultés d’un Etat qui renait une nouvelle fois de ses cendres à la suite du Traité de Versailles de 1919. L’instabilité politique régnait (grèves, influence soviétique post-révolution de 1917…) les difficultés économiques étaient conséquentes tant dans le secteur industriel (important retard) que dans le secteur agricole (phénomène des « propriétés naines » (moins de 2ha) et surpeuplement des campagnes). Dans ce contexte, le départ de nombre de Polonais vers la France représentait une solution surtout qu’aux U.S.A, terre d’accueil de plus de deux millions de Polonais au XIXème siècle, une politique de quotas était instaurée, visant à une forte réduction du nombre d’immigrés (comme le Literacy test instauré en février 1917, The emergency quota act de 1921 et The Johnson-Reed Act de 1924). C’est dans l’urgence et l’optique de la reconstruction du pays que France et Pologne ont établi une convention visant à l’envoi de travailleurs Polonais vers la France en septembre 1919. Si ce texte (établit sous la forte influence du Comité Central des Houillères de France (C.C.H.F) réglementait l’accueil des ouvriers rien n’était indiqué concernant les questions de regroupement familial ou la scolarisation des enfants polonais de moins de treize ans. Or, ce point négligé dans la convention, n’était pas dérisoire pour les Polonais. Le maintien de la polonité dans l’espoir et l’optique d’un rapide retour au pays passait par des cours de polonais. Cette importance fut aussi une préoccupation principale des autorités polonaises en France (entre autre au moment de l’arrivée du Maréchal Pilsudski au pouvoir en Pologne en 1926). Une autre question ignorée par la convention de 1919 était celle de l’obligation scolaire pour les enfants polonais.

La convention franco-polonaise de 1919 et l’accueil des travailleurs polonais.

La convention de 1919, un texte improvisé ?
A propos de cette convention, Janine Ponty note :
« A en juger par l’indigence des sources, on croirait que la convention du 3 septembre 1919 est née de génération spontanée : presque rien avant la signature ni aussitôt après, mais le texte lui-même en bonne place dans les dossiers d’Archives. Il n’est pas impossible que ce silence soit le reflet de la réalité, que les séances de travail aient été d’autant moins nombreuses que la délégation polonaise accepte très vite ce que la France lui propose, faute d’oser faire autrement tant pour ne pas vexer la nation amie que parce qu’il est urgent d’aboutir»
Le rapport de force entre les deux pays était clairement déséquilibré, la situation économique en Pologne était telle, que dans ces « négociations », elle était complètement acculée.

Le rôle prépondérant des industriels du Comité Central des Houillères de France
Il ne faut pas s’y tromper, bien plus que le gouvernement français, ce sont les dirigeants du Comité central des houillères de France qui menaient les négociations et se substituaient à l’Etat. C’était aussi eux, les grands bénéficiaires de cette convention. Cette mainmise des industriels sur les recrutements de travailleurs étrangers suscitait la crainte et l’inquiétude des politiques. Certains voyaient d’un mauvais œil ces arrivées massives de travailleurs étrangers qui échappaient globalement au contrôle de l’Etat. C’est par exemple le cas du député de Lyon, Charles Lambert (Député radical-socialiste du Rhône de 1924 à 1932) qui écrivait à ce titre :
«Le recrutement des ouvriers étrangers étant principalement l’œuvre des grandes organisations patronales dont l’intérêt est d’avoir une main-d’œuvre qui sera d’autant plus malléable qu’elle restera en dehors des organisations syndicales ouvrières françaises, de considérables groupements homogènes d’ouvriers appartenant à un même pays, comprenant surtout des Polonais et des Italiens, se sont formés dans certaines régions où ils ont constitué de véritables entités nationales. C’est ainsi que dans le département du Nord qui compte officiellement 233 026 étrangers sur une population de 1 969 159 habitants, il y a des villages entiers de Polonais, venus avec leurs femmes et leurs enfants, suivis de leurs prêtres et de leurs instituteurs, et qui, ainsi, pendant longtemps, seront rebelles à toute assimilation »

Les cours de polonais ou l’enjeu essentiel du maintien de la Polonité

La convention d’immigration/émigration de 1919 entre France et Pologne ne stipulait rien concernant l’éducation des enfants polonais en France. Dans l’optique d’un retour prochain au pays, il convenait de maintenir la polonité et cela passait par un apprentissage de la langue d’origine mais aussi de l’Histoire et de la géographie de la Pologne.

L’immigration polonaise et l’idée du provisoire

Dans les esprits français comme polonais, cette main-d’œuvre polonaise de travail était perçue comme temporaire. Quand les conflits (Première guerre mondiale et Guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921) seront terminés et leurs conséquences atténuées, quand la situation économique du pays sera rétablie, quand il retrouvera pleinement sa place au sein du concert des nations et sa puissance perdue alors ses émigrés pourront retrouver leur patrie. Cette idée du provisoire est essentielle à la compréhension de l’immigration polonaise car elle est étroitement liée avec le maintien d’un fort sentiment de polonité voulu, désiré et encouragé par les autorités polonaises et impliquant des résistances au processus d’intégration incarnées entre autre dans les associations (culturelles, religieuses, sportives…) et les classes pour enfants en langue polonaise.

La Grande émigration ou la volonté du maintien de la Polonité en exil
L’idée que le maintien du sentiment national chez les Polonais devait s’appuyer sur des structures scolaires n’était en rien une nouveauté. Dès le milieu du XIXe siècle, l’Ecole polonaise des Batignolles était instituée.
Le but premier de cette école était bel et bien le maintien d’une forte polonité. Edmond Gogolewski précise :
« Les responsables de l’école ne cessaient de répéter aux élèves qu’ils étaient entrés dans l’établissement pour devenir de véritables polonais et servir utilement leur patrie plus tard. Ils leur rappelaient que, étant nés en France, ils étaient exposés à la dénationalisation et risquaient d’être perdus pour la Pologne. La maitrise de la langue polonaise était indispensable pour les maintenir dans la polonité »

Les classes polonaises de la Stara emigracja à partir de 1919.

Dès le début des années 1920 et face l’impensé de la question scolaire dans la convention de 1919, les autorités françaises ont été confrontées à la mise en place de cours de polonais hors de tout contrôle de l’État en France. Janine Ponty a relevé des cas de classes polonaises instituées dès le début des années 1920. Par exemple, dès 1922, les mines d’Ostricourt prenaient en charge un enseignement en polonais pour les enfants d’ouvriers immigrés (mise à disposition de locaux et recrutement de deux moniteurs) En 1923, les polonais de Ronchamp (Haute-Saône) « demandent et obtiennent un arrêté ministériel leur permettant d’ouvrir un cour de langue pour leurs enfants « .

La question scolaire polonaise en France ou le résultat d’un compromis.
De son côté, l’Etat polonais se penchait aussi sur cette question et le 21 novembre 1923, la commission de l’Instruction publique de la Diète, sollicitée par les associations d’immigrés polonais invitait le gouvernement à élaborer un projet détaillé sur l’enseignement qu’il soumettra ensuite aux autorités françaises .
En 1924, la question de l’ouverture de cours de langue et culture d’origine pour les enfants d’immigrés était soulevée lors de la Conférence franco polonaise qui se tenait à Paris (du 25 mars au 17 avril). Les autorités françaises refusaient de légiférer et d’institutionnaliser ces enseignements mais « pour ne pas heurter de front le partenaire polonais », le Comité central des houillères françaises par l’intermédiaire d’Henri de Peyerimhoff a rédigé une lettre où il encourageait les employeurs à mettre en œuvre ce type de leçon selon deux façons :
« a) soit dans les écoles publiques, en supportant les frais de l’enseignement complémentaire qui pourrait être institué.
b) soit, lorsque l’effectif des enfants polonais le justifiera, en ouvrant, au fur et à mesure des besoins, des écoles privées où sera assuré, sous la surveillance des autorités académiques françaises et dans le cadre du programme scolaire normal, le même enseignement complété, s’il y a lieu, pour les jeunes enfants qui n’auraient pas encore les notions suffisantes de la langue française, par l’enseignement d’autres matières en polonais ».
Janine Ponty indique qu’en France, la lettre ne parut pas au journal officiel et restait confidentielle. En revanche, en Pologne :
« Varsovie l’insère, traduite en Polonais dans le recueil des accords polono-français relatifs à l’émigration (Zestawienia tekstow polsko francuskich umow emigracyjnych) et la considère comme une charte de l’enseignement en France» .
A travers le financement par le Comité Central des Houillères de France, de cours de langues étrangères aux enfants d’immigrés y compris dans les écoles publiques, il s’agit d’une entorse au principe de non-différentiation au sein de l’école Républicaine et à l’idée d’un élève « neutre ». L’origine nationale de l’élève est alors prise en considération.
Les premiers textes officiels
A la suite de l’instauration de plusieurs classes polonaises à travers le pays et de la Conférence franco polonaise de 1924, le Ministère français de l’Instruction prend ses responsabilités concernant cette question et publie plusieurs circulaires. Entre autre celle du 30 juin 1924 qui indique la possibilité d’accueillir des « moniteurs » qui apprendraient la langue maternelle des enfants immigrés puis celle du 21 décembre 1925 intitulée Moniteurs étrangers de langues vivantes qui indique :
«Dans les écoles publiques, l’enseignement d’une langue étrangère pourra être donné après les heures de classes régulières par un moniteur étranger, après une autorisation qui ne saurait être d’ailleurs obtenue qu’à titre précaire. Dans les écoles privées, on tolérera également la présence de moniteurs étrangers enseignant sous l’autorité de maîtres français, mais on ne pourra consacrer à l’enseignement en langue étrangère que la moitié de l’emploi du temps ; c’est un maximum qui, en aucun cas, ne saurait être dépassé ».
Cette circulaire met en évidence la tension qui existe entre ces ouvertures de classes destinées aux enfants d’immigrés et l’entorse au principe de l’élève « neutre » de l’école républicaine évoquée précédemment. Cela se reflète dans les limitations que la circulaire cherche à définir : ces enseignements doivent se dérouler après les heures de classe, soumis à une autorisation, statut précaire de ladite autorisation…
Enfin suivront les circulaires du 13 décembre 1927 et du 28 mars 1929. Puis, le 12 juillet 1939, une circulaire de synthèse (rappel des circulaires de 1925, 1927 et 1929) concernant les moniteurs étrangers et conditions d’ouverture des cours de langues étrangères a été publiée.

L’enseignement polonais en France sous Pilsudski et le rôle du consul Kara
Le 12 mai 1926, le maréchal Pilsudski héros de la guerre polono-russe de 1920 s’emparait du pouvoir à Varsovie réalisant un coup d’Etat, et dirigea le pays d’une main de fer jusqu’en 1935 en instaurant la politique de la Sanacja . Ce changement politique majeur va avoir des répercussions importantes sur la gestion des enseignements polonais en France entre autre par l’intermédiaire du Consul Stanislaw Kara qui était chargé de l’encadrement des immigrés « soit la vie associative, la question scolaire, les relations avec la presse polonaise et la Mission catholique polonais » En juin 1934, quand un nouveau conseiller à l’émigration arriva, Kara était maintenu dans son rôle de « grand ponte » de la Polonia avant d’être nommé lui-même conseiller à l’émigration en 1935, année où il est aussi nommé consul général à Paris. Il convient de préciser que Stanislaw Kara ancien officier de l’armée prussienne, ancien instructeur militaire, major puis colonel était un protégé du colonel Beck, lui-même proche de Pilsudski.
Dans Polonais méconnus, Janine Ponty dresse le portrait suivant du consul Kara :
«D’une raideur toute militaire et prussienne à la fois, le colonel Kara n’admet pas la critique et conduit seul son action sans tenir compte de l’avis de ses collaborateurs. Il imagine pouvoir mener la communauté polonaise comme des troupes à l’exercice et passe le plus clair de son temps à pourfendre les communistes, ses principaux ennemis. Cet homme possède, apparemment des compétences limitées. Il manie mal la langue française, manque de formation juridique et se désintéresse du travail administratif. Une commission ministérielle venue de Pologne en 1937 contrôler la marche des services du consulat général de Paris, constate de sérieuses négligences : archives non classées, affaires en retard. »
En 1933, pour tenter d’assoir son autorité et contrôler pleinement les Polonais de France, il créa un organisme qui disparaitra avec lui quand il sera relevé de ses fonctions et nommé consul général à Berlin en 1938 : le conseil d’entente (rada porozumiewawcza) qui regroupait neuf organismes influents dans la communauté polonaise auquel l’union des enseignants polonais appartenait. Kara avait alors brisé le C.K.P (Centralny komitet Polski Comité central polonais) mis en place par le puissant recteur Szymbor en 1927 qui visait aussi à regrouper divers organismes de Polonais en France sous influence de la Mission catholique polonaise en France.

L’obligation scolaire des enfants polonais : un symbole de l’impensé.
Autre écueil de la convention de 1919, dans ce texte, rien n’était indiqué sur l’obligation scolaire des enfants polonais de moins de treize ans. Comme l’écrit Janine Ponty « On ignore si pour eux joue l’obligation de fréquenter l’école et dans quelle langue l’enseignement leur sera donné »
Ponty remarquait que :
«Si l’on reprend les termes de la loi Ferry du 28 mars 1882, on s’aperçoit de leur ambigüité. L’article 4 affirme que « l’instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes de six à treize ans révolus ». Le fait de ne pas mentionner la nationalité semble plaider en faveur d’une interprétation large : tous les jeunes français ou non, y seraient astreints. Pourtant, en 1933, un projet de loi adopté par le Sénat précisera que « l’obligation scolaire s’applique aux enfants français et aux enfants étrangers ayant leur résidence en France»
Gogolewski rapporte aussi qu’une note confidentielle de la direction départementale de l’enseignement primaire du Nord aux inspecteurs primaires datée du 15 février 1924 et intitulée « Question des écoliers polonais » signalait que :
« Depuis assez de temps, on incline à envisager la loi de 1882 comme une loi d’intérêt public à laquelle sont astreints tous les enfants résidant sur le territoire »
Enfin, une autre note confidentielle du Ministre de l’Instruction publique et des Beaux arts à l’Inspecteur d’Académie de Saône et Loire du 30 juin 1924 (signée Lapie (conseiller d’Etat) et trouvée dans les AIA-Nord) également rapportée par Edmond Gogolewski indiquait que si pour les autorités françaises la loi de 1882 incluait les enfants étrangers de facto, il ne semblait pas en être de même pour les autorités polonaises qui cherchaient à entrer dans cette faille afin d’aider ses petits ressortissants à résister à une quelconque intégration :
« Il doit être considéré comme acquis que la loi du 28 mars 1882 s’applique indistinctement aux jeunes étrangers comme aux jeunes français. Je vous recommande sur ce point une vigilance toute particulière et je vous prie instamment de bien veiller à ce que toutes les dispositions soient prises pour que certaines doléances qui ont pu être présentées avec quelque apparence de raison, surtout par les représentants du Gouvernement polonais, soient désormais et partout dénuées de fondement »
Concernant ce point, les cas étaient bien différents et des stratagèmes trouvés. Par exemple, dans certaines communes, comme à Potigny (Calvados), « les 105 enfants devaient être inscrits à l’école française pour être admis dans les cours de polonais. C’était là un modèle idéal de ce qui pouvait être fait dans le cadre de la législation scolaire française à l’époque »
Il faut attendre le protocole du 17 avril 1924 pour que la délégation française confirme aux responsables polonais que l’obligation scolaire indiquée par la loi du 28 mars 1882 s’impose aux enfants polonais comme à tous les enfants présents sur le territoire français. Il était aussi indiqué que « l’administration française veillera tout particulièrement à l’application de cette loi en ce qui concerne les enfants polonais » .

En guise de conclusion
La convention de 1919 relative à l’accueil des ouvriers Polonais en France montre que c’est l’impératif économique qui prévalait largement cette sur les questions d’accueil. Les oublis concernant le regroupement familial ou les questions relatives à l’accueil des enfants et leur scolarisation en témoignent. Ces omissions ont créé un flou qui entourait pendant de nombreuses années l’instauration de classes polonaises comme la question de l’obligation scolaire. Dès le début des années 1920 et les arrivées de communautés polonaises dans les cités ouvrières, l’objectif principal des industriels était de garder, de stabiliser cette main d’œuvre autant que possible, c’est pour cela que ces employeurs n’ont pas hésité à ouvrir des classes polonaises. L’intérêt de ces enseignements polonais était tout autre pour les autorités et instances polonaises en France : le maintien de la polonité dans l’optique d’un retour au pays. Très vite, les autorités françaises ont été confrontées aux oublis et lacunes de la convention de 1919 et ont dû réglementer ces classes polonaises suite à la conférence franco-polonaise réunie à Paris du 25 mars au 17 avril 1924 et faire passer des textes dont celui de 1939 sur les moniteurs étrangers qui fut très largement repris dans la circulaire du 30 mars 1976 qui permet l’utilisation des locaux scolaires par les enseignants étrangers dans le cadre des classes d’enseignement en langue et culture d’origine (ELCO).

 

Ruptures, continuités et pluridisciplinarités D’un travail de Master II à celui de thèse

Doctoriales Rouen- octobre 2015

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A travers cette intervention, il s’agit de voir l’évolution d’un travail de recherche de Master II à celui d’une thèse de doctorat.
Ainsi, le premier temps aux origines du travail de thèse, l’utilisation de l’Histoire, du passé pour expliquer/comprendre le présent qui sera exposé dans la seconde partie. Enfin, nous verrons qu’une difficulté dans le traitement de la l »enseignement des enfants étranger réside dans le fait que c’est une question socialement vive.

1. Origines et cadres (temporels et géographiques) de la thèse
a) Genèse du travail
Dans mon mémoire de Master II intitulé L’immigration à l’école primaire, s’approprier une histoire, j’évoquais la naissance des classes spécifiques pour enfants d’immigrés (Elco (enseignements langues et cultures d’origines) Clin (classes d’initiation)…) Toutefois, ces structures apparues dans les années 1970 après les vagues migratoires venues du Portugal et du Maghreb, ne sont en rien une nouveauté.
Effectivement ces classes sont largement inspirées de structures déjà instaurées entre 1919 et 1939 pour les enfants Polonais, Russes ou Italiens. D’ailleurs, la circulaire du 30 mars 1976 qui définit la mission et le rôle des ELCO reprend largement la circulaire du 12 juillet 1939 consacrée aux rôles et missions des moniteurs étrangers.

b) Les cadres du sujet de thèse
Mon travail s’intéresse désormais aux origines de ces classes. Le cadre de cette thèse a été fixé dans l’espace : celui industriel des Mines de Soumont Saint-Quentin et de la Société métallurgique de Normandie (même entité) et caractérisé par une forte politique paternaliste (écoles et « classes » en langue d’origine pour enfants d’immigrés, associations (fanfare, équipes de foot françaises et polonaises) habitations (un rapport de conseils donnés par Hottenger concernant les mesures à prendre pour la construction des habitats et des cités ouvrières) est d’ailleurs conservé aux archives départementales du Calvados).
Ce travail est aussi cadré dans le temps (1919-1939), époque qui correspond à l’expansion de cet espace industriel (entre autre chemin de fer reliant les deux entreprises inauguré en 1921) et aux arrivées massives d’ouvriers immigrés Polonais, Russes, Italiens …

Partie II « Le métier d’historien » (Marc Bloch) ou l’utilisation du passé pour expliquer le présent.
a) L’apport de March Bloch (et complément de Mialaret)
Pour expliquer l’idée de travailler sur les ELCO en adoptant une posture « historique » nous pouvons ici solliciter les travaux de Marc Bloch (entre autre son Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien) et l’idée d’utiliser et comprendre le passé pour expliquer et comprendre le présent. Comme l’écrivait l’historien résistant :
« Celui qui voudrait s’en tenir au présent, à l’actuel, ne comprendra pas l’actuel »
et de préciser que :
« L’incompréhension du présent nait fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent »
Ce travail de recherche sur les structures scolaires pour enfants polonais s’inscrit aussi dans cette perspective. L’étude de ces classes polonaises instituées en majorité entre 1919 et 1939 permet aussi de comprendre et apporter des précisions sur les origines des enseignements en langue et culture d’origine.

« On a coupé les enfants de la nature »

Bloch
Marc Bloch

b) Complément de Mialaret
Et comme l’écrit Gaston Mialaret « Répondant à l’affirmation d’Auguste Comte selon laquelle un processus ne peut être compris que par son histoire, il est possible d’affirmer qu’un essai d’explication des systèmes et des méthodes qui négligerait complètement les dimensions historiques serait voué à l’échec »
Mialaret ajoute : « L’histoire de l’éducation nous permet alors de comprendre l’évolution, les processus de changement, les étapes, les accélérations, les ralentissements, et nous permet de faire un bilan plus clair et surtout plus intelligible de la situation d’éducation actuelle. Elle nous apporte aussi, par les comparaisons qu’elle va permettre, des éléments de réflexion et de compréhension indispensables à la culture générale de l’éducateur »
Travailler sur l’origine des enseignements en langues et cultures d’origines permet effectivement de rendre plus « intelligible » (pour reprendre le terme de Mialaret) la situation actuelle et éventuellement, d’effectuer des analogies (ce que je ne fais pas dans mon travail qui se limite aux origines mais qui pourrait éventuellement être pensé).

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Gaston Mialaret

Partie III L’enseignement des enfants étrangers, une question socialement vive.
a) La perspective historique
L’intérêt d’opter pour cette perspective davantage historique est double : d’une part, j’avais une source archivistique très importante conservée aux Archives départementales du Calvados sur lequel j’ai pu baser mon travail de recherche et lui fournir une assise solide. D’autre part, le thème de l’immigration et celui des ELCO reste une question socialement vive, ce qui ne facilite pas forcément le travail (entre autre celui de terrain). Je vais à nouveau faire référence à Gaston Mialaret qui écrivait à propos des objets de recherche :
« Les uns sont « stables » ou relativement stables (documents historiques par exemple, structure institutionnelle à un moment donné de l’histoire d’un pays, par exemple) d’autres sont essentiellement mouvants » .
Cette question des Elco abordée dans le présent se révélait être « mouvante » pour reprendre le terme de Mialaret et aborder le sujet de façon purement historique permet d’éviter les écueils – liées à une question vive sur un sujet brulant.

b) Une question socialement vive
A ce titre, nous avons pu voir au printemps dernier dans les médias et dans la sphère politique une remise en cause des ELCO. Par exemple :
– « Langues et cultures d’origine » à l’école : des voix s’élèvent pour demander leur suppression » RTL.fr du 5 mars 2015
– « L’enseignement des langues étrangères à l’école : le risque du communautarisme » Le Figaro.fr du 2 mars 2015

Nous pouvons aussi citer le rapport du député Jacques Grosperrin (Les Républicains) déposé le 1er juillet dernier qui consacre un chapitre aux ELCO intitulé Les ELCO (enseignements de langue et culture d’origine), un dispositif contre-productif et propice aux dérives .
Cet objet d’étude, les ELCO reste aussi objet de méfiances, de crispations sociétales … Traiter les origines de ces structures permet d’éviter les écueils liés à ce sujet, d’éloigner les tensions ou idéologies qui pourraient venir parasiter ce sujet s’il était traité dans le présent.

Conclusion
Pour conclure brièvement, je voudrais une dernière fois emprunter des paroles à Gaston Mialaret qui écrivait : « L’histoire n’est donc pas un simple regard jeté sur le passé ; elle peut être un des outils puissants de la compréhension du présent et appartient ainsi de droit à la famille des sciences de l’éducation »

Michel Wieviorka, Le Front national entre extrémisme, populisme et démocratie.

Recension parue dans la revue Migrance N°42 – 2013

Michel Wieviorka, Le Front national entre extrémisme, populisme et démocratie, Collection interventions, Editions de la maison des Sciences de l’homme, Paris, 2013.

Dans ce petit ouvrage, Michel Wieviorka analyse l’évolution du Front national et se penche sur le fait que ce parti s’installe durablement (depuis 1972) dans le jeu politique français et oscille invariablement entre extrémisme, populisme et démocratie. Wieviorka propose une analyse en lien avec les évolutions sociales, politiques, économiques et culturelles. A travers ce livre, nous pouvons aussi voir quelle place a le fait migratoire au cours du temps dans la logique du Front national.

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Le premier chapitre est consacré aux origines du Front national qui voit le jour en 1972 dans un contexte où le fait migratoire tend à changer. Wieviorka note que la main d’œuvre immigrée (très souvent non qualifiée) appelée à reconstruire dans la France d’après-guerre cesse d’être nécessaire à la production après le choc pétrolier de 1973, plus encore dans un pays où le chômage fait son apparition. L’immigration jusqu’alors solution est désormais traitée sous le prisme du « problème ». Au cours de cette décennie, l’image de l’immigré change. On passe effectivement d’une logique d’immigration de travail à celle de peuplement à l a faveur du regroupement familial voté en 1976. Dans ce contexte de crise et en proie à ces mutations, Français et immigrés sont désormais appelés à bien vivre ensemble avec leurs différences et leurs similitudes.
Wieviorka rappelle que les membres de la Nouvelle Droite de l’époque alimentent l’idéologie du FN et évoquent un racisme « différentialiste » qui « entend marquer le caractère irréductible des différences culturelles ou religieuses des Arabes ou des musulmans accusés de ne jamais pouvoir s’intégrer ». C’est aussi à cette époque que l’amalgame entre immigrés et enfants d’immigrés et insécurité est véhiculé (entre autre, par l’extrême droite).

Dans la seconde partie, Michel Wieviorka constate qu’au cours des années 2000, l’immigration change, se mondialise et se diversifie. Nous ne sommes plus dans une logique de « grands flux » comme l’ont pu l’être les Polonais et Italiens des années 1920 ou Maghrébins et Portugais des années 1960. L’immigration de cette fin de XXème siècle, c’est aussi l’image des hommes du camp de Sangatte (Nord Pas-de-Calais) venus de pays en conflits (Afghanistan, Irak…) qui ne visent pas l’installation en France mais le passage vers l’ Angleterre. Politiquement, la fin des années 2000 marque une baisse du FN (entre autre en 2007 et 2008) qui semble avoir du mal à se renouveler sur les questions d’immigration et subit la logique de « droite décomplexée » du candidat puis Président Sarkozy qui tend à un équilibre entre démarcation avec le Front national (par le biais de politique de « discrimination positive », volonté d’introduire le mot « diversité » dans la Constitution…) et rapprochement avec les idées du FN (création d’un Ministère de l’identité nationale, attaque contre les Roms discours de Grenoble, remise en cause du multiculturalisme …)

Michel Wieviorka constate ensuite l’avènement de ce qu’il nomme « le deuxième FN » qui s’adressant alors aux « oubliés » et « invisibles » opère quelques transformations idéologiques comme l’abandon de l’antisémitisme ou de l’anticommunisme, la tentative d’investir le terrain syndical … Un parti qui comme l’indique un sous-titre, tend à se transformer … en restant soi-même. Il en va ainsi concernant sa logique de défense de la Nation, d’identité nationale, et de lutte contre l’immigration. Pour le FN, l’immigration reste mère de tous les problèmes du pays et de tous les fantasmes (dont celui de « l’invasion » ou de « l’appel d’air ») comme l’atteste cette citation de Marine Le Pen en 2011 rapportée dans cet ouvrage : l’immigration en France « est volontairement accélérée dans un processus fou dont on se demande s’il n’a pas pour objectif le remplacement pur et simple de la population française »….ou de tous les fantasmes (« une nouvelle vague migratoire gigantesque fuyant le chaos politique et économique de l’Afrique et notamment du Maghreb » (p52) Si l’on assiste à un léger changement sur la forme, entre autre rhétorique, en n’évoquant plus « la préférence nationale » mais la « priorité nationale », sur le fond, les solutions proposées par ce « deuxième FN » ne diffèrent guère du « premier FN » : suppression du droit du sol, retour « au pays » des chômeurs étrangers, privation d’aides sociales …

Enfin, Michel Wieviorka a le mérite de mettre en lumière le fait que, malgré l’entreprise de « dédiabolisation » et s’il existe des changements de thèmes entre le « premier FN » et le « deuxième FN », « L’immigration reste la valeur la plus sûre de son argumentation » (P.72) depuis trente ans en dépit des transformations sociétales, évolutions et transformations du fait migratoire.

La place du moniteur dans une communauté Polonaise en France (Potigny) 1926-1932

Colloque international, Éducation et identités : perspectives historiques

22-23 mars 2013 – Site universitaire de Gennevilliers de l’Université Cergy-Pontoise 

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Au lendemain de la Première guerre mondiale, la France comptait ses morts tandis qu’en Pologne, la population ne cessait d’augmenter. La population rurale passait de 4.8 millions d’habitants en 1860 à 13 millions en 1913. Janine Ponty relève qu’au « surpeuplement des campagnes, s’ajoute l’engorgement des villes qui, malgré l’existence d’activités industrielles, ne peuvent fournir du travail à tout le monde  » Dans les campagnes, « la surpopulation rurale oblige des familles très nombreuses à vivre sur de minuscules parcelles qui ne fournissent pas du travail à chacun » . C’est dans ce contexte qu’en 1919, une convention d’émigration/immigration est signée entre la France et la Pologne afin de faciliter l’arrivée massive d’ouvriers.
Nous évoquerons ici le village de Potigny (au sud de Caen) voisin de Soumont-Saint-Quentin qui possède une mine de fer et qui sera à l’origine de la venue de ces Polonais. Au recensement de 1926, ils sont ainsi 383 sur une population de 1731 habitants et c’est à partir de ces années que Potigny va devenir la « Petite Varsovie » avec ses associations, son prêtre et son ‘moniteur’ nommé par le Consulat de Pologne et choisit par la direction de la mine de Soumont. En 1931, Potigny se classe à la onzième position des vingt-quatre villages qui comptent plus d’habitants Polonais que de Français (1373 sur une population de 2742 habitants. )

I Une vie en vase clos. Maintien de la Polonité

1. Le moniteur polonais, vecteur du maintien de la polonité ou l’enjeu linguistique de la non assimilation.
La convention d’immigration/émigration de 1919 entre France et Pologne ne stipulait rien concernant l’éducation des enfants polonais en France. Dans l’optique d’un retour prochain et probable au pays, il convenait de maintenir la polonité et cela passait par un apprentissage de la langue d’origine mais aussi de l’Histoire et de la géographie de la Pologne. Si les Polonais envoient leurs enfants à l’école publique française, il est ici intéressant de noter qu’à l’époque ils ne souhaitent pas s’intégrer complètement. L’idée du provisoire est très présente dans les esprits.
Ainsi, Janine Ponty a relevé des cas de cours de polonais mis en place dès le début des années 1920 (hors de tout contrôle de l’État français). Par exemple, à Knutange (complexe sidérurgique proche de Thionville) un cours est instauré en 1922. La même année, les mines d’Ostricourt prennent en charge ce type d’enseignement pour les enfants d’ouvriers immigrés (mise à disposition de locaux et recrutement de deux moniteurs) En 1923, les polonais de Ronchamp (Haute-Saône) « demandent et obtiennent un arrêté ministériel leur permettant d’ouvrir un cour de langue pour leurs enfants « .

2. La question scolaire polonaise en France ou le résultat d’un compromis.
En 1924, la question de l’ouverture de cours de langue et culture d’origine pour les enfants d’immigrés est soulevée lors de la Conférence franco polonaise qui se tient à Paris. Les autorités françaises refusent de légiférer et d’institutionnaliser ces enseignements mais « pour ne pas heurter de front le partenaire polonais », le Comité central des houillères françaises par l’intermédiaire d’Henri de Peyerimhoff rédige une lettre où il invite les employeurs à mettre en œuvre ce type de leçon selon deux façons :
a) soit dans les écoles publiques, en supportant les frais de l’enseignement complémentaire qui pourrait être institué.
b) soit, lorsque l’effectif des enfants polonais le justifiera, en ouvrant, au fur et à mesure des besoins, des écoles privées où sera assuré, sous la surveillance des autorités académiques françaises et dans le cadre du programme scolaire normal, le même enseignement complété, s’il y a lieu, pour les jeunes enfants qui n’auraient pas encore les notions suffisantes de la langue française, par l’enseignement d’autres matières en polonais ».
A travers le financement par le Comité central des houillères des cours de langues étrangères aux enfants d’immigrés dans les écoles publiques, il s’agit d’une entorse au principe de non-différentiation au sein de l’école Républicaine et à l’idée d’un élève « neutre ». L’origine nationale de l’élève est alors prise en considération.

3. Les premiers textes officiels
A la suite de ces mises en place de cours de langue pour enfants d’étrangers, le Ministère français de l’Instruction prend ses responsabilités concernant cette question et publie plusieurs circulaires. Entre autre celle du 30 juin 1924 qui indique la possibilité d’accueillir des « moniteurs » qui apprendraient la langue maternelle des enfants immigrés. Celle du 21 décembre 1925 rappelle la possibilité d’assurer l’enseignement d’une langue étrangère dans les écoles publiques après les heures de classes régulières et dans les écoles privées, la possibilité d’intervention en langue étrangère de maîtres étrangers sous l’autorité de maîtres français pendant le temps scolaire (dans les limites de la moitié du temps). Enfin suivront celles du 13 décembre 1927 et du 28 mars 1929.
Le 12 juillet 1939, une circulaire de synthèse (rappel des circulaires de 1925, 1927 et 1929) concernant les moniteurs étrangers et conditions d’ouverture des cours de langues étrangères sera publiée. Ce sont ces quatre circulaires, qui seront reprises à l’origine des classes ELCO (enseignement langues et cultures d’origines)

II Le cas Potigny

1. Naissance de la petite « Varsovie’
L’année 1926 est marquée par l’arrivée de Polonais à Potigny appelés pour travailler dans les mines de fer de la commune voisine de Soumont (Société des mines de Soumont). Dès cette année, une communauté forte et bien structurée se met en place.
D’une part, cela est facilité par la direction de la mine qui met tout en œuvre pour que les nouveaux venus se sentent « comme chez eux ». Si aucune politique préalable concernant l’installation d’une communauté étrangère n’est pensée ou anticipée dans l’esprit de la direction de la mine, cette dernière accepte les (nombreuses) requêtes émanant de la communauté Polonaise afin d’éviter les conflits avec cet important contingent de travailleurs mais aussi pour stabiliser une main-oeuvre.
D’autre part, le Consulat mène une politique active qui vise à entretenir l’amour de la patrie dans l’espoir d’un rapide retour au pays. Les Polonais ne comptent certainement pas passer leurs vies en France alors le maintien du sentiment national, de la Polonité s’avère essentiel.
A Potigny, cette polonité s’affiche à travers une vie communautaire très fermée. Tout d’abord, une donnée démographique est significative de ce cloisonnement : on ne dénombre que 5 mariages mixtes français-polonais entre 1926 et 1932. Ensuite, donnée « géographique » les Polonais habitent à l’écart, à l’ouest du village. Enfin, donnée linguistique, ils ne parlent pas français et en voient pas l’intérêt de l’apprendre. Si les enfants fréquentent l’école française, les parents craignent la perte de la langue maternelle, c’est pourquoi nombre de petits polonais assistent aux cours donnés par le moniteur, qui va alors être un personnage important de la communauté car il permet d’apprendre et maintenir la langue d’origine et symbolise le lien entre pays d’origine et pays d’accueil.

2. Une école Polonaise
On retrouve les premières traces de la présence d’un moniteur polonais à Potigny dès 1926. Cet enseignement est privé car il est instauré par la direction de la compagnie des mines de Soumont à la demande des parents polonais . Il joue pleinement ce rôle de maintien de la polonité des enfants de dans l’optique d’un retour prochain au pays. D’ailleurs, lors d’une réunion publique de la communauté de Potigny en 1929, le prêtre signalait que [je cite] « parmi les Polonais qui ont beaucoup d’enfants à Potigny, un instituteur polonais est nécessaire, car nous risquons de perdre ces enfants de notre patrie, ils ne parlent presque plus notre langue, ils deviennent tout à fait français. Rencontrant des enfants dans Potigny en voulant les réconforter en parlant de la patrie et de religion, c’est à peine s’ils pouvaient me répondre et ne savaient même pas prononcer le mot dieu dans leur langue maternelle. Cela m’inquiète et je demande à l’assistance de signer une pétition pour faire venir un instituteur polonais » .
Le moniteur apprend l’histoire et la géographie de la Pologne ainsi que la langue . Il est salarié de la mine et enseigne dans des locaux fournis par cette dernière. Les heures de cours ont lieu soit le matin avant ou le soir après l’école ‘communale’ publique. Des heures de cours ont aussi lieu parfois le jeudi matin.
Concernant les rapports entre ces classes et l’administration scolaire locale (inspecteur d’Académie, le Rectorat…) nous n’avons peu de traces dans les archives et les abondantes correspondances. Les seuls échanges archivés entre la mine et le rectorat sont datés de 1942 et 1943 lorsque le rectorat indique que les cours de polonais ne sont plus autorisés.

3. Une via associative très active
A Potigny, la vie communautaire fermée passe par les structures associatives. Nous pouvons évoquer les sokol (clubs de gymnastique, athlétisme…) ou les associations culturelles (comme la troupe de théâtre Le réveil). Même dans le cadre associatif, le moniteur doit aussi veiller à être respecté et respectable avec ses compatriotes de la communauté. Par exemple, lorsqu’un groupe d’ouvriers polonais met en place un sokol (groupe sportif de gymnastique et d’athlétisme) en 1932 et que le moniteur alors en place ne fait pas partie de la direction, touché dans son égo, il fonde un groupe sportif concurrent : la strzelce où l’on fait du tir et aussi…de la gymnastique .
Le moniteur a donc une place particulière dans cette communauté, une figure de notable et de ‘leader’. Il doit répondre aux attentes de la direction de la Compagnie d’une part, du consulat de Pologne d’autre part mais aussi des autres membres de la communauté polonaise de Potigny (et entre autre, de l’autre grande figure de la communauté : le prêtre).

III Le choix du moniteur ou un conflit significatif

De juillet 1929 à juillet 1931, un bras de fer oppose la direction de la mine et le Consulat de Pologne sur le mode de choix du moniteur, preuve que pour la direction de la mine comme le consulat, le moniteur est au centre des préoccupations. Pendant cette période, il n’y a aucun enseignant Polonais à Potigny. La correspondance conservée aux archives départementales du Calvados permet de retracer ce conflit.

1. Le temps des renvois inexpliqués
En octobre 1926, un moniteur de langue polonaise prend ses fonctions. Deux ans plus tard, en aout 1928, l’ambassade de Pologne notifie sans explications claires le licenciement du moniteur sans donner de motifs sur son renvoi. Six mois après, tandis que l’enseignement n’est plus assuré, l’Ambassade de Pologne annonce au directeur général de la compagnie des mines de Soumont que le moniteur ne peut assurer l’enseignement car il aurait été révoqué de ses fonctions par le Ministère de l’instruction publique de Varsovie et n’est plus reconnu comme instituteur. L’ambassade de Pologne propose alors d’envoyer un remplaçant « vu la nécessité pressante de régulariser la situation scolaire polonaise à Potigny »
Ce remplaçant (M. Mazur) prend son service à Potigny le 1 mai 1929 où il exerce ses fonctions jusque fin juillet. Mais à la rentrée d’octobre 1930, le moniteur est congédié par l’ambassade de Pologne qui, encore une fois, ne donne aucune explication. La direction de la mine en fait part à la Protection polonaise de Caen et signale : « Nous ne pouvons comprendre qu’un instituteur engagé et payé entièrement par notre société puisse être licencié sans que l’ambassade de Pologne nous ait fait part des griefs qu’elle pouvait présenter à son sujet et sans même nous tenir au courant de la décision qu’elle avait prise. » Fin octobre 1930, l’ambassade de Pologne informe le Directeur général de la Société des mines à Potigny : « J’ai été obligé de retirer M Mazur Zygmunt, instituteur polonais à Potigny, l’autorisation d’enseigner dont il jouissait l’an passé -avec votre accord- par suite des informations défavorables qui me sont parvenues à son sujet au commencement de cette année scolaire. Les conclusions des informations susmentionnées imposaient son congés à partir de la nouvelle année scolaire ». Plusieurs sources archivistiques indiquent que les  » informations défavorables » émanent du curé polonais de Potigny . Suite à cet incident, le consul Borkowski vient à la protection polonaise de Caen entre autre, pour évoquer cette affaire, mais il ne fournit pas d’explications. Devant cette situation, le conflit s’enlise et la direction de la mine se tourne alors vers la Société des houillères de France en lui demandant : «Quelle est la teneur des accords avec le gouvernement polonais concernant les instituteurs. Nous ne connaissons pas ces accords mais en l’espèce, nous considérons que le remplaçant, candidat présenté par l’Ambassade, engagé et payé par nous, est un véritable employé de notre société et que c’est à nous seuls qu’il appartient de prendre une sanction ou une mesure quelconque à son égard. Nous considérons qu’il ne doit y a avoir aucune relation directe entre l’ambassade et l’instituteur pour l’exercice de ses fonctions. Les communications de l’ambassade concernant le service de l’instituteur doivent passer sans exception par notre intermédiaire.
Si l’ambassade a des motifs de plainte à présenter, c’est à nous qu’elle doit les adresser et c’est à nous qu’il appartient de prendre les mesures utiles.
Nous serions heureux d’avoir des précisions sur l’attitude à prendre dans cette question et vous serions obligés de nous donner des renseignements nécessaires dans le plus court délai possible »

2. Une question de principe
Le 6 décembre 1930, la direction des mines de Soumont excédée par ces renvois de moniteurs sans explications hausse le ton et envoie un nouveau courrier au Comité central des houillères de France : « une question de principe se pose. L’instituteur Polonais est il un agent de l’ambassade, payé par elle, recevant directement d’elle ses instructions, exerçant ses fonctions dans l’école communale avec l’agrément de l’administration française, et dont les relations avec les sociétés minières sont du même ordre que les instituteurs publics français avec ces sociétés ? Ou bien l’instituteur polonais est il un agent de la société minière, choisi par elle sur une liste de candidats présentées par l’ambassade, payé par la société, recevant d’elle toutes les instructions et n’ayant pas de relation directe avec l’ambassade pour l’exercice de ses fonctions ?
Dans le premier cas, l’ambassade a évidemment le droit de prendre toute décision concernant le personnel instituteur sans en référer à la société minière.
Dans le second cas et c’est, à notre avis le nôtre, c’est à la société minière qu’il appartient de prendre à l’égard du personnel instituteur polonais les sanctions nécessaires. Si l’ambassade a des motifs de plaintes concernant ses fonctions de l’instituteur, elle doit les communiquer à la société minière a qui il appartient de faire connaitre à l’ambassade les résultats, est seul juge des décisions à prendre.
La direction des mines de Soumont insiste sur le fait que les plaintes à l’encontre de l’instituteur Polonais renvoyé et l’enquête de l’ambassade doivent être portées à connaissance. En attendant, la direction refuse de prendre un nouvel enseignant Polonais. « Il n’est pas possible de se contenter de vagues explications de l’ambassade et d’entériner en acceptant d’engager un autre instituteur » Répétant qu’il s’agit bel et bien ici d’une question de principe ».
La direction de la mine indique aussi que « l’imprécision qui règne souvent dans l’emploi de la main d’œuvre polonaise sur le rôle de l’ambassade et des diverses organisations qui y sont plus ou moins rattachées (instituteurs-curés-offices de protection polonaise…) est, vous le savez, fréquemment la cause d’empiétements et d’abus de la part de ces organismes sur lesquels il n’est pas nécessaire d’insister auprès de vous » Elles sont en tout cas, causes de frictions qu’il est désirable d’éviter. »
Le comité des houillères conscient d’être au centre de jeux d’influence et de pouvoirs concernant cette question indique qu’il est délicat de poser cette question de principe du statut des moniteurs et monitrices polonais. « Cette question n’apparait, en effet, susceptible d’aucune solution qui puisse satisfaire l’unanimité, et sa discussion risquerait de soulever de part et d’autre des oppositions difficiles à fléchir sans conséquences fâcheuses « 

3.Conciliation juin 1931 et fin du conflit
Il faut attendre le 19 juin 1931 pour qu’une conciliation soit organisée entre le Consulat polonais et la direction des Mines de Soumont. Au cours de cette entrevue, l’attaché au Consulat général de Pologne (Sigismond Olsztynski) présente des excuses et évoque le désir de reprendre moniteur à Soumont. La mine évoque alors la « condition qu’il soit choisi et engagé et payé par nous et soumis aux mêmes règles que nos employés et qu’il ne dépende que de nous  » et de préciser « qu’il n’aurait, relativement à son service, aucune relation directe avec l’Ambassade, le Consulat ou les organisations polonaises. Toutes les questions concernant l’enseignement de la langue polonaise ou les désidératas que pourraient avoir à formuler l’ambassade ou le consulat polonais au sujet de l’instituteur ou de l’enseignement, nous serait directement soumises et nous les examinerons nous-mêmes avec les autorités polonaises.
Le choix de l’instituteur serait fait par nous, soit parmi les candidats proposés par l’ambassade de Pologne, soit éventuellement parmi d’autres candidats que nous soumettrions à celle-ci par accord. »

En juillet 1931, un nouveau moniteur est employé pour donner des cours le lundi de 9-10H et de 15H30-16H30, le mardi (20H30-21H30) et le jeudi aux mêmes heures que le mardi. Mais le 21 juillet 1931, le nouveau moniteur n’a pas donné les cours qu’il aurait du donner sans prévenir sa hiérarchie. Une lettre du 22 juillet 1931 lui rappelle d’ailleurs ses obligations : « Nous vous rappelons qu’aux termes de votre lettre d’engagement, il est entendu que vous devez le même temps de service que les autres employés de notre société et qu’en dehors de ces cours nous pourrons vous employer à d’autres travaux à votre portée que nous jugerons utile, de manière à vous utiliser le plus complètement possible, dans les mêmes conditions que nos autres employés . Nous espérons qu’à l’avenir vous voudrez bien vous conformer aux instructions qui vous serons données » Le 24 juillet, le monteur explique par courrier qu’il est en vacances sans que la mine doive le paye. Il explique que cette période de vacances semblait convenue. Une note interne du 24 juillet souligne à deux reprises « la mauvaise volonté de cet employé » « décidé à travailler le moins possible ». En septembre 1931, le cas de ce moniteur remonte au Consulat de Pologne qui propose d’envoyer M Sigismond Olsztynski « visiter » le moniteur. Le 5 octobre, ce moniteur est démis de ses fonctions et rappelé de son poste de moniteur à Potigny.
Il faudra donc attendre l’automne 1931 et la nomination de Ladislas Ginter pour voir la situation se stabiliser puisque lui et sa femme Janina donneront des cours de polonais dans plusieurs villes du Calvados jusque dans les années 1990.

S’intéresser à la place du moniteur permet de constater qu’il avait une place beaucoup plus importante qu’un simple enseignant. D’un côté, il était agent du maintien de la polonité en France et garant de la politique très nationaliste voulue par le consulat/ambassade de Pologne et d’un autre côté, il assurait le contrôle de la communauté polonaise auprès de l’employeur (la direction de la mine).
Il est aussi intéressant de noter que contrairement à ce qui est aujourd’hui affirmé, les Polonais ne firent guère preuve d’une grande volonté à s’intégrer en France. L’idée du provisoire était bien présente dans les esprits, le retour espéré et le lien entre enfants (parfois nés en France) et Pologne ne devait pas être rompu. Cela passait alors par le maintien de la langue, l’apprentissage de l’Histoire du pays et tout cela personnalisé par le moniteur.
Aussi, l’étude de la place du moniteur permet de mettre en lumière que la communauté polonaise n’était pas homogène mais qu’elle était un lieu de luttes d’influences et divergences entre les différents leaders et acteurs (le curé, le moniteur et les autres membres de la communauté).
Enfin, il est pertinent de constater que ce système de ‘moniteurs’ et de cours de langues d’origines inspirera largement les ELCO, d’abord car les circulaires de ces années 1920 seront reprises lors de la création des ELCO ainsi que le mode de recrutement des enseignants (entre autre proposition des enseignants par les états d’origines).

BIBLIOGRAPHIE
J. Hopquin, La communauté polonaise de Potigny (1920-1960) mémoire de maîtrise sous la dir. de M. Etienne Fouilloux, Université de Caen Basse-Normandie, 1984, 154p.

J. Ponty, Polonais méconnus, Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 476 p.

Polonia, Des Polonais en France de 1830 à nos jours, Janine Ponty (dir.) Paris, Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Montag, 2011, 199 p.

M. Pottier, « Les étrangers en Basse-Normandie dans le premier vingtième siècle, une mémoire oubliée », Migrance, N°13, 1997

Archives départementales du Calvados – Fonds de la Société des Mines de Soumont (Don Billaux) – Dossier  » Affaires polonaises – installation de la communauté polonaise » (Côte 42J).

Racisme, minorités, multiculturalisme et immigration en Pologne

Décembre 2011

Jean-Luc Sochacki

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En 2010, le magazine polonais de société Wprost (n°49 semaine du 29 novembre au 5 décembre 2010) consacrait sa une au racisme en Pologne (Rasizm po Polsku). Une question qui semble de plus en plus présente dans la société polonaise d’aujourd’hui. Au mois de mai 2011, c’était un chanteur (Czeslaw Mozil), invité d’une émission télévisée populaire (Kuba Wojewódzki Show) qui déclarait que « les polonais sont encore trop racistes ». Lors d’une autre émission télévisée (Dancing with the Stars), un membre du jury (Piotr Galinski) déclarait en 2010, à son tour, que « la Pologne était raciste », et que c’était la cause principale de l’élimination de l’actrice et chanteuse-candidate métisse Patricia Kazadi.

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Comme le disait Agnieszka Mikulska de la Fondation Helsinki pour les droits de l’homme – « les Polonais n’aiment pas entendre dire qu’ils sont racistes » car c’est un peuple qui a souvent souffert de discriminations et qui dans son idéal peine à se voir à son tour, comme un pays de discriminateurs en puissance. Pourtant les résultats d’un rapport intitulé « le racisme en Pologne » établi par la Fondation Helsinki et publié mi-novembre 2011 donnait l’image d’une société peu accueillante et peu ouverte aux différences. Toutefois, si l’acceptation des différences reste encore une question sensible au quotidien, il est intéressant de noter que, concernant cette question, la Pologne intègre les minorités de façon significative dans l’espace public. La Pologne, pays d’émigration se transforme alors en terre d’immigration de façon intéressante.

Rapport « le racisme en Pologne » : Un racisme au quotidien

Dans ce rapport basé sur 24 entretiens, les personnes évoquaient un racisme au quotidien et évoquaient par exemple, le fait que certains Polonais ne veulent pas s’asseoir à côté d’eux dans les autobus ou qu’ils font parfois l’objet de remarques désobligeantes ou insultes (« singe noir », « gorille », « talibans » ou « jaune »). Stephano Samba arrivé de Tanzanie il y a 20 ans et qui travaille maintenant pour la fondation Afryka Inaczej walczacej z nietolerancja (Un autre regard sur l’Afrique, lutte contre l’intolérance) explique que « vous n’avez pas besoin de faire quelque chose pour mériter de telles insultes ». Plusieurs témoignages publiés dans Wprost vont dans ce sens. Ainsi, l’actrice métisse Patricia Kazadi (née d’un père d’origine congolaise) expliquait qu’elle a déjà été confrontée au racisme, surtout au début de sa carrière. Elle racontait que petite, elle était allée passer une audition pour jouer dans une publicité et que les gens du casting avaient alors demandé à sa mère « mais pourquoi avez- vous amené cette enfant ?! C’est une réclame pour une margarine polonaise ».
Clayton Reklewski Louis Jean (originaire d’Haïti) a lui des souvenirs d’enfance difficiles. Sa mère craignait toujours pour sa sécurité et elle le transférait d’école en école mais dans chaque établissement, il rencontrait des problèmes avec les autres enfants. Il lui arrivait d’être battu.
Aussi, la présentatrice vedette de la météo polonaise Omenaa Mensah (fille de polonais et de ghanéen) note que les choses ont tout de même tendance à changer et que les gens sont plus ouverts, mais que tout n’est pas parfait et que récemment, une jeune fille d’origine angolaise lui racontait que dans un bus des jeunes polonais lui ont dit de ne pas s’asseoir car selon eux «les Noirs n’ont pas le droit de s’asseoir ».

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Omenaa Mensah

Les stades polonais et les matchs de foot sont des lieux et des moments où le racisme s’exprime et s’exacerbe. Le joueur nigérian Udenkwor Stanley, ancien joueur du Polonia Varsovie, a raconté dans une interview au journal allemand « Der Spiegel » son expérience difficile en Pologne. Udenkwor explique qu’au moment où il a rejoint l’équipe, certains coéquipiers ne voulaient pas de lui donner le ballon parce qu’il était noir. En 2008, c’est la naturalisation et l’intégration dans l’équipe nationale polonaise du joueur métisse brésilien Roger qui agitait les xénophobes qui affirmaient par le biais de banderoles dans plusieurs stades du pays qu’il ne serait jamais polonais (« Roger nigdy nie będziesz Polakiem »).

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Certains politiques aussi cèdent aussi aux sirènes du racisme, à l’image d’Arthur Gorski (du parti de droite Droit et justice des frères Lech et Jaroslaw Kaczynski) qui déclarait que « la victoire d’Obama annonce la fin de la civilisation de l’homme blanc »
Plus grave, sur les 24 personnes interrogées dans le cadre du rapport de la Fondation Helsinki, 14 avouaient avoir déjà été battues (dont certaines blessées gravement) et trois ont répondu que leurs enfants l’ont déjà été. Presque toutes les personnes interrogées ont déjà subi une forme de violence verbale ou physique. Ce rapport montre qu’en Pologne, il semble parfois y avoir comme une approbation tacite des comportements racistes. A ce titre, les personnes qui sont victimes d’agressions à caractère raciste ne portent pas souvent plainte.

Le rapport de la Fondation Helsinki montre aussi que certains Polonais n’ont aucune idée exacte sur le continent africain et ce dernier reste dans les têtes polonaises associé principalement à la pauvreté. En Pologne comme ailleurs, les clichés et les stéréotypes sont tenaces et la conviction que la civilisation polonaise et européenne est plus avancée que la civilisation africaine domine. D’où l’utilité et la mise en œuvre d’une association comme celle de Stephano Samba évoquée précédemment (Afryka Inaczej walczacej z nietolerancja – Un autre regard sur l’Afrique, lutte contre l’intolérance) qui lutte contre une vision ethnocentrique présente dans la société polonaise.

Une Pologne en mutation

Pourtant et paradoxalement, la Pologne d’aujourd’hui semble intégrer de façon surprenante dans l’espace public les minorités pour un pays qui est nation traditionnellement d’émigration et non terre d’immigration. Par exemple, l’animatrice vedette la météo sur la chaîne polonaise TVN est la métisse Omenaa Mensah (fille de polonais et de ghanéen). Des joueurs noirs de football, comme Emmanuel Olisadebe ont été intégrés à plusieurs reprises dès la fin des années 1990 dans l’équipe nationale polonaise. L’actrice Aleksandra Szwed (dont le père est originaire du Nigeria) est la chouchoute d’un public polonais qui l’a vu grandir à l’écran.

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Aleksandra Szwed

Il en va de même pour l’acteur Samuel Palmer (qui a un père Ghanéen arrivé en Pologne en 1976 et qui a joué dans une série populaire à la télévision polonaise) qui explique qu’il n’a rien vécu de désagréable en rapport avec sa couleur de peau. Il rapporte que les gens étaient curieux, qu’il n’a jamais été confronté au racisme mais simplement à une curiosité compréhensible selon lui, du fait que l’immigration est un phénomène relativement nouveau. Krystian Legierski, militant écologiste expliquait lui que « La Pologne est en mutation ». S’il ne nie pas avoir déjà eu l’impression d’être observé étrangement ou avec insistance, il dit qu’à présent, c’est différent, qu’une grande partie de la société polonaise ne voit pas de problème avec cela. D’ailleurs, signe fort, le 8 décembre 2010, un premier député noir d’origine africaine John Abraham Godson a fait son entrée au Parlement en prenant le siège laissé vacant par Hanna Zdanowska, élue mairesse de Lodz. En octobre 2011, Godson a été élu député sous l’étiquette de la Plate-forme civique (qui est aussi le Parti du Premier Ministre Donald Tusk et du Président Bronislaw Komorowski)

Par ailleurs, les Polonais vont être de plus en plus confrontés aux différences. Déjà, on compte une communauté vietnamienne importante en Pologne (plus de 50 000 personnes en Pologne dont 20 000 à Varsovie). Le professeur Stanislaw Gomulka (économiste et ancien ministre des finances) expliquait dans le magazine Wprost de février 2010 que « Si nous voulons maintenir la compétitivité de notre économie, la Pologne va devoir avoir recours à 2 ou 3 millions d’immigrés ». Selon Gomulka, une arrivée massive d’immigrants stimulerait le marché et représenterait un apport numérique mais aussi qualitatif. L’ouverture aux étrangers, serait alors un moyen simple pour atténuer les effets du vieillissement de la population car il est prévu qu’au cours des 30 prochaines années, le nombre de personnes en âge de travailler en Pologne devrait diminuer de plus de 4,5 millions. Pour Piotr Szukalski (démographe et enseignant à l’Université de Lodz). « Les immigrés sont une urgence nécessaire pour la Pologne ».

La question de l’immigration et des minorités liée à celle du racisme émerge donc dans une société polonaise en pleine évolution. On y voit les paradoxes d’une société homogène qui entre de plein pied dans une société mondialisée et qui tend à s’ouvrir par nécessité à l’immigration, à l’image de son équipe nationale de football qui en quelques années a ouvert ses portes à de nombreux joueurs nés dans des pays étranger et naturalisés polonais (on peut citer le nigérian Emmanuel Olisadebe, le brésilien Roger ou le français aux grands-parents polonais Ludovic Obraniak). Si le rapport publié par la Fondation Helsinki montrait que la vie quotidienne n’est pas toujours facile pour les étrangers ou personnes issues des courants migratoires africains ou asiatiques parfois victimes d’agressions racistes, il est surprenant et agréable de constater que des jeunes métisses, enfants d’immigrés (africains principalement) sont présents et « représentés » dans l’espace public, dans la vie politique ou sportive comme dans les médias. Aussi, on sait qu’en Pologne il existe un patriotisme et un nationalisme fort. Comme l’expliquait Michel Wieviorka, il convient de rejeter tout déterminisme qui postulerait à une relation automatique entre racisme et nationalisme mais « le racisme est un supplément inclus dans tout nationalisme, susceptible d’en surgir pour le prolonger, l’excéder et le transformer ». Il est à ce titre, intéressant de voir comment cette Pologne souvent en proie aux élans patriotiques et nationalistes (à l’image des manifestations faisant suite au crash de l’avion présidentiel à Smolensk en avril 2010 ou de celle du 11 novembre (jour de fête nationale) dernier qui a vu une frange radicale des manifestants attaquer et incendier l’ambassade de Russie à Varsovie) gère et va gérer cette immigration, son intégration et l’émergence de cette multiculturalité dans un proche avenir.

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