La fenêtre

Par OLGA TOKARCZUK

Copyright © Olga Tokarczuk 2020

Par ma fenêtre, je vois un mûrier blanc. C’est un arbre qui me fascine. Il est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi d’habiter là. Le mûrier est une plante généreuse. Tout au long du printemps et de l’été, il nourrit des dizaines de familles d’oiseaux avec son fruit suave et comestible. Là, il n’a pas de feuilles, j’aperçois donc un bout de la rue silencieuse où passe rarement quelqu’un qui se rend au parc. A Wroclaw, le temps est quasiment estival, le soleil brille, éblouissant, le ciel est bleu, l’air est pur. Aujourd’hui, en allant promener mon chien, j’ai vu deux pies chasser de leur nid une chouette. Nous nous sommes regardées droit dans les yeux, la chouette et moi, à 1 mètre à peine de distance. J’ai l’impression que les animaux sont également dans l’attente de ce qui va arriver. Pour moi, depuis longtemps déjà, le monde était dans le trop. Excès de choses, excès de vitesse, excès de bruit. Aussi, le «traumatisme de l’isolement» ne m’affecte pas, je ne souffre pas de ne plus rencontrer de gens. Je ne regrette pas qu’aient été fermés les cinémas, il m’est indifférent que les galeries marchandes soient inaccessibles. En revanche, je m’inquiète quand je songe à tous ceux qui ont perdu leur travail. Quand j’ai appris la mise en place d’une quarantaine préventive, j’ai ressenti une sorte de soulagement, et je sais que nombre de personnes éprouvent la même chose, même si elles en ont honte. Mon introversion, longtemps étouffée et maltraitée par le diktat des extravertis hyperactifs, s’est secouée pour sortir du placard.

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À partir d’aujourd’hui nous sommes tous des guerrières.

Par Olga Tokarczuk – 23 octobre 2020

« Le fondamentalisme religieux n’a toujours entrainé que la souffrance, la torture et la mort. Nous le savons déjà par l’histoire. Vous souvenez-vous de l’épreuve de l’eau ? Une femme soupçonnée de sorcellerie était ligotée et jetée à l’eau. Si elle arrivait à s’être sauvée, le tribunal la déclarait coupable. Et quand elle se noyait, elle était innocente et retrouvait le respect.Il en est de même aujourd’hui – les femmes qui seront condamnées à donner naissance à un enfant déformé et/ou incapable à survivre doivent être irréprochables et dignes de respect.
Les dirigeants ont imposé à l’État polonais le droit inquisitoire.
C’est un nouvel épisode de la guerre menée par le patriarcat depuis des siècles contre les femmes, cette fois sous prétexte de protéger la vie. La haine obsessionnelle pour les femmes, pour leur corps, le besoin compulsif de contrôler la sexualité et la fertilité, vient d’une faiblesse perçue. Le patriarcat est un colosse sur des jambes d’argile.
Regardons les choses en face – ce système utilisera cyniquement chaque moment de crise, de guerre, d’épidémie pour ramener les femmes à la cuisine, à l’église et au berceau. Les droits des femmes ne sont pas acquis et reconnus une fois pour toutes. Nous devons les protéger comme tout autre acquis qui étend le champ des libertés civiles et de la dignité humaine. À partir d’aujourd’hui nous sommes tous des guerrières. »

Sortie de la semaine …

Comme dit le proverbe : « On n’est jamais si bien servi que par soimême. » C’est pourquoi, je vous annonce la sortie cette semaine de mon ouvrage (issu de ma thèse de doctorat) aux éditions L’Harmattan :

« La scolarité des enfants d’immigrés polonais

Société métallurgique de Normandie & Société des mines de Soumont

1919-1939″

Vous pouvez dès à présent, l’acheter directement sur le site de l’éditeur et feuilleter les premières pages en cliquant sur ce lien.

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Ce que Condorcet a encore à nous dire sur l’éducation Par Eirick Prairat.

Être un lieu d’instruction, préservé et indépendant car voué à l’émancipation de tous les Hommes, telle est la définition que pourrait donner Condorcet de l’école.

Par Eirick Prairat

Un article de The Conversation https://www.contrepoints.org/2019/10/22/356246-ce-que-condorcet-a-encore-a-nous-dire-sur-leducation

Quand on lit un grand philosophe, même s’il est mort depuis plus de deux siècles, on a l’étrange sentiment de lire un de nos contemporains, d’entendre une voix si vive et si forte qu’elle nous parle encore. C’est le cas lorsqu’on se penche sur les textes majeurs que Nicolas de Condorcet (1743-1794) nous a laissés sur l’école et l’enseignement.

Au XVIIIe siècle, alors qu’on accordait peu d’intérêt à la formation intellectuelle des filles, ce mathématicien des Lumières, homme politique sous la Révolution française, se positionnait en précurseur. Dans ses Mémoires sur l’instruction publique (1791), il défend l’idée que filles et garçons doivent avoir accès à la même instruction, car la vérité, universelle par nature, est due à toutes et à tous. Continuer à lire … « Ce que Condorcet a encore à nous dire sur l’éducation Par Eirick Prairat. »

Allocution de Simone Veil – 60è année de la libération d’Auschwitz-Birkenau

Auschwitz – Birkenau (Pologne) – jeudi 27 janvier 2005

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Le cœur serré par l’émotion, c’est à vous tous, ici rassemblés, que je m’adresse. Il y a soixante ans, les barrières électrifiées d’Auschwitz Birkenau tombaient, et le monde découvrait avec stupeur le plus grand charnier de tous les temps. Avant l’arrivée de l’Armée Rouge, la plupart d’entre nous avions été emmenés dans ces marches de la mort au cours desquelles beaucoup ont succombé de froid et d’épuisement.

Plus d’un million et demi d’êtres humains avaient été assassinés : le plus grand nombre d’entre eux gazés dès leur arrivée, simplement parce qu’ils étaient nés juifs. Sur la rampe, toute proche d’ici, les hommes, les femmes, les enfants, brutalement débarqués des wagons, étaient en effet sélectionnés en une seconde, sur un simple geste des médecins SS. Mengele s’était ainsi arrogé droit de vie ou de mort sur des centaines de milliers de juifs, qui avaient été persécutés et traqués dans les coins les plus reculés de la plupart des pays du continent européen.

Que serait devenu ce million d’enfants juifs assassinés, encore des bébés ou déjà adolescents, ici ou dans les ghettos, ou dans d’autres camps d’extermination ? Des philosophes, des artistes, de grands savants ou plus simplement d’habiles artisans ou des mères de famille ? Ce que je sais, c’est que je pleure encore chaque fois que je pense à tous ces enfants et que je ne pourrai jamais les oublier.

Certains, dont les rares survivants, sont, il est vrai, entrés dans le camp, mais pour y servir d’esclaves. La plupart d’entre eux sont ensuite morts d’épuisement, de faim, de froid, d’épidémies ou eux aussi, sélectionnés à leur tour pour la chambre à gaz, parce qu’ils ne pouvaient plus travailler.

Il ne suffisait pas de détruire notre corps. Il fallait aussi nous faire perdre notre âme, notre conscience, notre humanité. Privés de notre identité, dès notre arrivée, à travers le numéro encore tatoué sur nos bras, nous n’étions plus que des  » stucks « , des morceaux.

Le tribunal de Nuremberg, en jugeant pour crimes contre l’humanité les plus hauts responsables, reconnaissait l’atteinte portée non seulement aux victimes mais à l’humanité tout entière.

Et pourtant, le vœu que nous avons tous, si souvent exprimé de  » plus jamais ça  » n’a pas été exaucé, puisque d’autres génocides ont été perpétrés.

Aujourd’hui, 60 ans après, un nouvel engagement doit être pris pour que les hommes s’unissent au moins pour lutter contre la haine de l’autre, contre l’antisémitisme et le racisme, contre l’intolérance.

Les pays européens qui, par deux fois, ont entraîné le monde entier dans des folies meurtrières, ont réussi à surmonter leurs vieux démons. C’est ici, où le mal absolu a été perpétré, que la volonté doit renaître d’un monde fraternel, d’un monde fondé sur le respect de l’homme et de sa dignité.

Venus de tous les continents, croyants et non croyants, nous appartenons tous à la même planète, à la communauté des hommes. Nous devons être vigilants, et la défendre non seulement contre les forces de la nature qui la menacent, mais encore davantage contre la folie des hommes.

Nous, les derniers survivants, nous avons le droit, et même le devoir, de vous mettre en garde et de vous demander que le  » plus jamais ça  » de nos camarades devienne réalité.

 

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