Polonité et immigration polonaise

Conférence université inter-âges de Caen

Mars 2016

Si tous les pays, toutes les nations ont des histoires tumultueuses faites de Guerres de successions, de religions, de pertes et conquêtes de territoires, la Pologne, géographiquement coincée entre Russes (à l’est) et Germains/Allemands/Prussiens (à l’ouest) et Empire Austro-Hongrois (au sud), est un pays qui a connu une seconde moitié du XVIIIème siècle particulièrement « éprouvante » amenant le pays à disparaître physiquement des cartes de 1795 à 1918.

En 1772, la Russie, la Prusse et l’Autriche signaient un traité qui amputait la Pologne-Lituanie du tiers de sa population et de 30 % de son territoire (La Russie recevait les territoires biélorusses à l’est de la ligne formée par la Dvina et le Dniepr et les villes de Polotsk, de Vitebsk, de Moguilev et de Gomel – la Prusse obtenait la riche région de la Prusse royale, peuplée d’Allemands à 90 %, avec la partie nord de la Grande-Pologne (Wielkopolska- ville de Chełmno), peuplée de Polonais ; l’Autriche obtenait la région de Petite-Pologne (Malopolska), le Sud du bassin de la Vistule et l’Ouest de la Podolie.)

En 1793, 21 ans plus tard, un second partage de la Pologne-Lituanie est effectué entre la Russie (qui reçoit l’essentiel de la Biélorussie lituanienne (la voïvodie de Minsk et partiellement la voïvodie de Navahroudak et celle de Brest-Litovsk) et l’Ouest de l’Ukraine) et la Prusse (qui obtient alors les villes de Dantzig/Gdansk , ainsi que le reste de la Grande-Pologne (Région de Poznan – Gniezno) et une partie de la Mazovie).

Enfin , en 1794, après ce deuxième partage, le peuple polonais commence à se révolter sous l’impulsion de Tadeusz Kościuszko à la tête d’un soulèvement national qui hélas, échoua. En réaction à cette insurrection, Russie, Prusse et Autriche décident le démembrement du reste de la Pologne-Lituanie le 3 janvier 1795.

Les combattants-survivants de l’insurrection de 1794 ont ensuite rejoint en masse les troupes napoléoniennes qui, en contrepartie, a fondé l’éphémère duché de Varsovie en 1807 mais le partage de la Pologne-Lituanie était bel et bien confirmé après la chute de l’empereur par le Congrès de Vienne (1814-1815).

A noter, en 1830, il y eut L’insurrection de Novembre ou guerre polono-russe de 1830-1831 des insurgés polonais contre l’occupant russe qui fut elle aussi écrasée (et à l’origine du premier courant d’immigrés polonais en France – Chopin, Mickiewicz…). La Pologne ne retrouvera son indépendance complète qu’à l’issue de la Première Guerre Mondiale.

Pendant ce temps, pendant plus d’un siècle, les Polonais vont réussir à rester polonais sans état, de la même façon que ceux qui ont émigré en France après le soulèvement de 1831 ont réussi à rester polonais en France. Tout cela en maintenant, en cultivant leur identité polonaise – les marqueurs de l’identité.
Puisque, plus que l’identité, ce sont  les marqueurs qui vont être entretenus – dans le sens où l’identité est une notion très mouvante, impossible à définir, indissociable des contextes. Je reviendrai sur ce point un peu plus tard.

Annonce du plan
1- La question de l’identité polonaise – la Polonité telle qu’elle s’est forgée au XIXème siècle
2- Polonité et exil
3- Stara emigracja et maintien de la polonité – Le cas Potigny

I De la Polonité

Le lien entre culture et identité est particulièrement prégnant lorsqu’il s’agit de la polonité, comme l’affirme Jerzy Bartminski :
« En ce qui concerne l’appréhension de l’identité nationale des Polonais, c’est la culture qui a la valeur décisive, étant donné que le concept de nation, formé en Pologne à la suite des expériences douloureuses des partages et du manque de souveraineté pendant deux centenaires (1795-1918 et 1939-1989) s’appuie essentiellement sur les marques culturelles (Kloskowska, 1996) » (Bartminski, 2002, p.520)
C’est au cours des XVIIIè et XIXè siècles que les Polonais vont apprendre à être et rester Polonais sans nation. Dans la mort physique à plusieurs reprises de l’État polonais comme dans l’exil et l’immigration que les Polonais vont prendre l’habitude de mener avec eux tout l’orgueil de leur pays perdu ou disparu. C’est à cette époque que l’identité polonaise se construit, s’affirme, se renforce, du moins, où les grandes composantes de la polonité s’érigent et deviennent piliers d’une identité collective nationale. Jerzy Jarzebski indique que :

« La polonité au XIXè n’était donc pas quelque chose que les Polonais auraient acquis de manière naturelle ; cette manière était perçue en tant que devoir ou tâche à accomplir » (Jarzebski, 1993)

Tâche qui consiste à maintenir et conserver cet esprit national sans nation face aux tentatives de germanisation à l’ouest et de russification à l’est. Comme le note Jerzy Bartminski :
« La période qui a vu l’état polonais rayé de la carte, l’existence de la nation rendue précaire et les Polonais subissant des persécutions – germanisation et russification – de la part des puissances partageantes, période pendant laquelle l’identité ne s’affirmait que par le biais de la culture et de la langue » (Bartminski, 2002, p.520)
Zygmunt Bauman écrit quant à lui que :
« L’identité nationale n’a d’ailleurs jamais fonctionné à la manière des autres identités, qui n’exigent pas une allégeance explicite et une fidélité exclusive : l’identité nationale, elle n’admet pas de concurrence, encore moins d’opposition » (Bauman, 2010)
Ceci est d’autant plus le cas pour la polonité, notion éthérée qui exige une loyauté sans réserve parce qu’elle existe sans l’incarnation d’un État (comme en immigration). Comme le notait Alfred Jarry en exergue de sa pièce de théâtre Ubu roi « L’histoire se passe en Pologne, c’est à dire, nulle part ».
C’est donc quelques-uns de ces principes et idées, quelques éléments importants et constituants la polonité, que nous tenteront ici de mettre en lumière (nous ne nous aventurerons pas ici à l’exercice périlleux qui consisterait à tenter de construire une quelconque définition, car pour reprendre à nouveau les mots de Bauman « appartenance » et « identité » ne sont pas gravées dans le marbre, elles ne sont pas garanties à vie, mais éminemment négociable et révocable » (Bauman, 2010) et de préciser que « On ne peut aborder une telle réflexion qu’à la manière d’une tâche à jamais inachevée et non pas résolue une fois pour toute » (Bauman, 2010, p.21) et ce n’est sans doute pas un hasard, si c’est chez Zygmunt Bauman que nous trouvons beaucoup d’éléments d’explication pouvant correspondre à l’identité nationale polonaise surtout lorsqu’il affirme que :
«D’emblée et pour longtemps, l’identité nationale s’est présentée comme une notion conflictuelle et un cri de guerre. Une communauté nationale unissant l’ensemble des citoyens était vouée à l’inachèvement et à la précarité ; il fallait une vigilance de tous les instants, un effort gigantesque et l’application de la force pour que l’appel soit entendu et obéi. » (Bauman, 2010, p.33)
Nous nous contenterons ici d’en présenter quelques éléments de culture pour qui, selon l’ethnologue britannique Edward Burnett, était un ensemble complexe comprenant l’outillage, les institutions, les croyances, les coutumes et aussi, bien entendu, la langue. Ici, nous verrons brièvement quelques traits constitutifs, ce que nous pourrions appeler des marqueurs nationaux de l’identité polonaise (avec toute la prudence nécessaire et conscient de la difficulté qui réside dans un tel exercice) c’est à dire, la langue, la religion, l’art, l’histoire et la mythologie nationale.

    • La langue
      Claude Lévi-Strauss indiquait que :
      « Le langage est une partie de la culture, à plusieurs titres ; d’abord parce que le langage est l’une ce ces aptitudes ou habitudes que nous recevons de la tradition externe ; en second lieu parce que le langage est l’instrument essentiel, le moyen privilégié par lequel nous assimilons la culture de notre groupe » (Charbonnier, 1969)
      Ainsi, pour Jerzy Bartminski :
      « La langue devient symbole national des Polonais seulement après la perte de leur souveraineté (1795), après la répartition des quelques millions de personnes que comptait la nation entre trois États : Prusse, Russie et Autriche et dans l’ambiance de l’émergence dynamique de l’idéologie nationale (nationalisme) en Europe. La réaction contre les actions de germanisation et de russification tout au long du XIXème siècle est l’une des raisons de l’émergence du patriotisme linguistique polonais » (Bartminski, 2002, p.525)
      C’est aussi au XIXè siècle que Karol Libelt, philosophe de Poznań défend ardemment l’idée du patriotisme linguistique écrivait dans De l’amour de la patrie (1844) que « la nation demeure vivante tant que sa langue demeure vivante »

Jerzy Bartminski indique aussi que « Les historiens confirment le rôle capital de la langue dans le maintien de l’esprit national polonais. Stanislaw. Smolka la qualifiait « d’encre de l’existence nationale »
Et dans son livre Langue et discours étaient patrie (Ojczyzną był język i mowa), Janusz Zarnowski écrit à propos de la langue :
« La langue… était la Patrie morale lorsque la patrie politique manquait et s’est avérée être non seulement un facteur qui cimentait les secteurs séparés par les partages mais aussi un lien entre les différentes classes et couches de la nation » (Zarnowski, 1978)
Aujourd’hui encore, Bartminski note que les définitions des mots « ethos » et « nation » dans les dictionnaires et encyclopédies polonais font très souvent référence à la langue, la considérant comme un des critères de la nationalité. Il cite par exemple la définition dans le Dictionnaire du polonais contemporain où il est inscrit que la nation est un « ensemble de personnes parlant la même langue, ayant la même histoire, culture, système économique et politique » (Bartminski, 2002, p.522) et précise que c’est aussi l’opinion de plusieurs linguistes (J. Purynina, 1998, p.269) mais aussi des représentants de l’État. La loi sur la langue polonaise votée par la Diète en 1999 indique qu’elle « constitue l’élément fondamental de l’identité nationale et un bien de la culture nationale ». Vision très polonaise quand on sait qu’une nation peut exister en ayant des langues différentes, à titre d’exemple, la Belgique, la Suisse, L’Espagne…

    • La religion
      Maurice Merleau-Ponty indiquait que « La religion fait partie de la culture, non comme dogme, ni comme croyance mais comme cri » (Merleau-Ponty, 1996). Mais concernant la polonité, la religion catholique est un élément majeur. Comme l’écrivait Roman Dmowski : « Le catholicisme n’est pas un supplément de la polonité, (…) mais réside dans son essence, dans une grande mesure il en constitue l’essence » (Dmowski, 1985, p.21)
      Zygmunt Bauman indiquait lui comme déjà cité précédemment que :
      « L’identité nationale n’a d’ailleurs jamais fonctionné à la manière des autres identités, qui n’exigent pas une allégeance explicite et une fidélité exclusive : l’identité nationale, elle n’admet pas de concurrence, encore moins d’opposition ».
      Mais il continuait et notait que :
      « Laborieusement construite par l’État et ses représentants (voire par des « gouvernements en exil » dans le cas des nations en devenir, revendiquant la création d’un État autonome), elle prétendait au monopole de la frontière entre « nous » et « eux »
      Nous pouvons ici, dans ce cas de construction de l’idée collective polonaise voir que le rôle de la religion et prédominance de la religion catholique qui tendait aussi à délimiter un « nous-Polonais et catholiques » et un eux « Polonais et/mais juifs » visant clairement à exclure et diviser les Polonais.
      Aussi, Janine Ponty notait :
      « Il existe indéniablement chez les Polonais une symbiose entre le sentiment national et le sentiment religieux : au XIXè siècle, en l’absence d’un État indépendant, ce sont les prêtres qui ont entretenu la flamme patriotique, luttant contre les effets de la russification ou de la germanisation, enseignant le catéchisme en polonais, faisant circuler, sous le manteau les livres interdits. A la fin de la messe, tant en Pologne qu’à l’étranger et ceci jusqu’à nos jours, les fidèles chantent Boze cos Polske (Dieu sauve la Pologne) » (Ponty, 2011)
    • La mythologie nationale
      Nous faisons ici référence à deux mythes particulièrement qui ont vu jour au XIXè siècle : le mythe du messianisme romantique et celui du rempart de chrétienté. Quiconque se penche sur la Pologne est confronté tôt ou tard aux mythes, mythes fondateurs (fondation des villes par exemple, mais aussi mythes nationaux directement en rapport avec l’Histoire et étroitement liés à l’Histoire)
      Concernant le mythe du messianisme romantique nous pouvons nous référer à Andrzej Walicki qui présente une acceptation au sens large qui :
      « Englobe les principales idéologies nationales de l’époque du romantisme – idéologies qui utilisaient la conception d’une mission nationale, qui attribuaient aux Polonais une mission particulièrement importante, immanente, et qui légitimaient le droit inaliénable de la Pologne à l’indépendance » et une seconde acceptation davantage philosophique et religieuse qui attribue aux Polonais une mission exclusive sotériologique définie par analogie à la mission du Christ consistant à un nouveau salut de l’humanité » (Walicki, 2002, p.465)

Le second mythe présenté ici et inspirant l’identité polonaise est ce lui du rempart de Chrétienté.
En 1621, lors de la bataille de Khotin (ou Chocim), les forces polonaises du roi Ladislas IV Vasa menées par l’Hetman Jan-Karol Chodkiewicz repoussèrent les Ottomans. Aussi, le 12 septembre 1683, lors de la Bataille de Vienne qui mit fin au siège de ville, c’est une nouvelle fois les troupes polonaises avec le roi Jean III Sobieski à leur tête qui repoussaient les Ottomans. Ce qui contribuait à renforcer et véhiculer cette idée de Pologne comme rempart de la chrétienté en Europe.

Defending_the_Polish_banner_at_Chocim,_by_Juliusz_Kossak,_1892
Les Polonais défendant la bannière par Juliusz Kossak (1892)
  • L’art
    Bien entendu ces événements historiques et leur mythification alimentait des courants artistiques du pays. L’art prenait dans ce contexte fonction et trouvait une nouvelle dimension. Comme l’écrit Michel Maslowski :
    « Dans la situation d’un peuple sans État, d’une nation historiquement multiethnique et multiconfessionnelle, fière encore de sa grandeur passée, la « culture » – les œuvres littéraires, plastiques, théâtrales – devaient « remplacer » les institutions politiques, et le code symbolique, une pensée discursive » (Maslowski, 2002, p.302)
    Dans le domaine littéraire, le mythe du messianisme romantique bâtit entre 1831 (date de l’Insurrection de Varsovie) et 1848 (Printemps des peuples) prenait une place importante dans les œuvres des poètes nationaux Diapo Adam Mickiewicz et Juliusz Slowacki même si ces derniers en présentaient des conceptions et interprétations différentes. De même, Waclaw Potocki décrivait la bataille de Khotin dans son ouvrage écrit entre 1669 et 1672 Transakcja wojny chocimskie (Poème épique en douze chants)
    En peinture, Jan Matejko immortalisait en 1883 la Bataille de Vienne de 1683 diapo (Victoire de Jean Sobieski III roi de Pologne contre les Turcs à la Bataille de Vienne). Juliusz Kossak peignait en 1892 Krzysztof Gniewosz défendant la bannière polonaise à Khotin en 1621. En 1867, Józef Brandt consacrait aussi une toile à Jan Karol Chodkiewicz à Chocim
Józef_Brandt,_Bitwa_pod_Chocimiem.jpg
Karol Chodkiewicz à Chocim par Józef Brandt – 1867

Pour reprendre les mots de Marek Tomaszewski :
« La polonité au XIXème siècle n’était donc pas quelque chose que les Polonais auraient acquis d’une manière naturelle ; cette polonité était perçue en tant que devoir ou tâche à accomplir. Elle devait être suffisamment attirante, propre à susciter la fierté nationale afin de trouver de nouveaux adeptes, mais il n’empêche qu’elle se manifestait aussi d’une façon tout à fait différente, comme un ensemble de traits réels attribués aux Polonais en chair et en os donnant une image vraie mais pas forcément encourageante de ce qui devaient se lancer dans la défense de la cause nationale » (Tomaszewski, 2002, p.25

II Polonité et exil

Il faut comprendre le lien intime qui existe entre la notion de polonité et l’exil, qui va naître au moment de ce partage du pays entre Prusse, Autriche-Hongrie et Russie et de sa disparition en 1795 (jusqu’en 1918). C’était le temps des insurrections héroïques (le soulèvement national de Tadeusz Kosciuszko en 1794, l’Insurrection de novembre 1830), des participations aux mouvements révolutionnaires dans toute l’Europe, des exécutions et des représailles par les puissances d’occupation (plus particulièrement russe à travers de nombreuses déportations en Sibérie). C’est effectivement avec la perte de l’indépendance que ce sentiment va émerger et se renforcer, ce sentiment de polonité, d’être polonais
De novembre 1830 à octobre 1831, les Polonais se sont soulevés face à l’oppresseur Russe. C’était l’Insurrection de novembre ou la Guerre polono-russe de 1830-1831. Suite à l’échec de cette dernière, nombre de Polonais étaient contraints à l’exil. Près de 5 000 d’entre eux ont vécu cet exil en France. C’est la Wielka emigracja – grande émigration – Si l’on parle de « Grande émigration » ce n’est pas en référence au nombre d’exilés mais plutôt à la qualité des émigrants essentiellement nobles, aristocrates et intellectuels. Les Polonais ont continué de faire vivre ce sentiment national dans leurs exils et leurs réalisations. Tout cela est d’ailleurs résumé et explicité dans les paroles de l’hymne national Mazurek Dabrowskiego écrites par Józef Wybicki : « La Pologne n’est pas morte parce que nous vivons encore » A l’image du poète national Adam Mickiewicz arrivé en 1832 à Paris où il a écrit des œuvres patriotiques comme Le livre de la nation polonaise et des pèlerins polonais (1832) ou Pan Tadeusz et occupait la chaire de Littératures slaves entre 1840-1844. Mickiewicz est aussi à l’origine de la bibliothèque polonaise de Paris. Nous pouvons faire ici également référence à Fréderic Chopin, qui était aussi arrivé en septembre 1831 en France où il a composé nombre de Mazurkas ou Polonaises, à l’historien Joachim Lelewel qui a fondé le Komitet Narodowy Polski (Comité national polonais) dont il assurait la présidence et Zemsta Ludu (La Vengeance du peuple) créé à Paris en décembre 1831 qui avait pour but d’œuvrer à la mise en place d’un nouveau mouvement insurrectionnel ou encore au prince Adam Czartoryski qui avait fuit aussi la Pologne et avait acheté l’hôtel Lambert à Paris en 1843 qui se transforma en véritable ambassade d’une Pologne rayée de la carte.

Il convenait alors, à travers la vie culturelle et intellectuelle de maintenir un patriotisme vivant en exil. Janine Ponty notait qu’il ne faut jamais ignorer le facteur patriotique dans l’explication des attitudes polonaises (Ponty, 2005, p.24).

L’école des Batignolles
C’est dès le XIXè siècle, que l’on a aussi vu naître des classes polonaises en France, comme ce qui est devenu l’école polonaise des Batignolles.
Le fait de vouloir maintenir le sentiment national chez les Polonais exilés en France, en s’appuyant sur des structures scolaires trouve son explication au milieu du XIXè siècle. Comme nous l’avons vu précédemment, c’est au cours des XVIIIè et XIXè siècles, à travers les séparations et démantèlements du pays, que les Polonais ont pris pour habitude d’être des symboles et de représenter, en leur propre et seule personne, la Pologne morte ou vivante. Mais dans cette entreprise, l’école était un pilier du maintien et de l’exaltation de la polonité.
Dès 1832, le prince Adam Czartoryski fondait la Société de Secours aux Étudiants (S.S.E) dans le but de donner aux jeunes Polonais une instruction et une éducation dirigées dans un esprit national.
Le 16 mai 1841, c’est la Société d’Éducation Nationale des Enfants des Émigrés Polonais qui était fondée et promue par Henryk Nakwaski et Wincenty Krainski dans le but de créer une « école nationale de l’émigration polonaise pour apprendre « l’amour de la patrie polonaise » comme l’indiquait l’avis publié et rapporté dans le travail d’Edmond Gogolewski :
« La jeunesse polonaise peut tout apprendre dans les écoles étrangères mais elle n’y apprendra pas l’amour de la patrie polonaise ».
L’entreprise aboutit le 1er octobre 1842 à Chatillon sous Bagneux. L’École Nationale Polonaise (Szkoła Narodowa Polska w Paryżu) était fondée sous l’impulsion du général Józef Dwernicki (contraint à l’exil après avoir participé à l’Insurrection de novembre). L’apprentissage de la langue polonaise (écriture, grammaire, conjugaison) de l’Histoire, de la géographie et de la religion étaient au programme. On retrouve ici les grands « marqueurs » de la polonité (langue, histoire, religion) En octobre 1844, l’École Nationale Polonaise était déplacée à Paris, dans le faubourg des Batignolles. L’école polonaise fixait son organisation le 1er janvier 1845.
Le but premier de cette école restait le maintien d’une forte polonité :
«Considérant qu’une éducation nationale façonnait le caractère, les sentiments, la manière de penser des individus et des peuples, les Polonais exilés étaient fermement convaincus que l’avenir de la Pologne était intimement lié à l’enseignement polonais en France. Ils apportèrent par conséquent, tout leur soutien à l’École Polonaise de Paris qui était la seule institution pouvant abriter l’éducation nationale polonaise à l’étranger» (Gogolewski, 1994, p.18).
Edmond Gogolewski précise :
«Les responsables de l’école ne cessaient de répéter aux élèves qu’ils étaient entrés dans l’établissement pour devenir de véritables polonais et servir utilement leur patrie plus tard. Ils leur rappelaient que, étant nés en France, ils étaient exposés à la dénationalisation et risquaient d’être perdus pour la Pologne. La maitrise de la langue polonaise était indispensable pour les maintenir dans la polonité» (Gogolewski, 1994, p.21).
A partir de la chute de l’Insurrection de janvier 1863, les dons versés pour le maintien de l’école diminuaient. C’était un décret de Napoléon III du 8 avril 1865 qui a déclaré la qualité d’établissement public (tout en lui laissant un statut d’école privée)

III Stara emigracja et polonité

En 1919, une convention d’immigration/émigration est signée entre France et Pologne. Dans l’optique d’un retour prochain et probable au pays, il convenait de maintenir la polonité et cela passait par un apprentissage de la langue d’origine mais aussi de l’Histoire et de la géographie de la Pologne pour les enfants. Si les Polonais envoyaient leurs enfants à l’école publique française, il est ici intéressant de noter qu’à l’époque ils ne souhaitaient pas s’intégrer complètement. L’idée du provisoire était très présente dans les esprits et l’idée de maintenir cette Polonité vivante en utilisant, entre autre, des structures scolaires n’était pas chose nouvelle, cela était déjà le cas lors de la Grande émigration du XIXè siècle et lors de la création de l’école polonaise des Batignolles.

1.1 Un cruel besoin de main-d’œuvre
C’est dans l’urgence et l’optique de la reconstruction du pays après 1918 que France et Pologne vont mettre en œuvre une convention visant à l’envoi de travailleurs Polonais vers la France, pays qui manque alors cruellement de main-d’œuvre.
Tout d’abord, ce manque de main-d’oeuvre s’explique en partie par des raisons démographiques :
– L’immense perte d’hommes aux combats de la Guerre 1914-1918 (plus d’un million trois cent mille morts et plus de quatre millions de blessés (Prost, 2008)
– une situation démographique peu florissante avant-guerre. Tout au long du XIXè siècle, la France avait connu une forte baisse du taux de natalité et plusieurs années où le taux de mortalité l’emportait même sur le taux de natalité (ce fut par exemple, le cas en 1870-871 à cause de la Guerre franco-allemande).
Comme l’écrivait Roland Pressat :
«A la veille de la première guerre mondiale, la population française était la plus vieille d’Europe et, sans doute du monde. Son dynamisme démographique était très affaibli ; de 1900 à 1913, le taux d’accroissement annuel moyen s’établit à 2%. L’immigration nette comptant environ pour les deux tiers et, durant trois années, les décès l’emportèrent sur les naissances (en 1900, 1907 et 1911) » (Pressat, 1974)
Aussi, Janine Ponty explique que le Comité Central des Houillères de France (C.C.H.F) qui était à l’origine, intermédiaire et interlocuteur privilégié entre les deux États refusait la mécanisation et continuait à privilégier l’humain. Si la mécanisation pouvait être une solution concernant le travail d’extraction, elle ne se révélait pas être d’une grande utilité. Le travail dans les puits, immédiatement à la fin des combats, consistait essentiellement à remise de ces derniers en état (les puits avaient été détruits et ennoyés, les travaux après-guerre étaient des tâches de boisage, de déblayage…)
Enfin, Janine Ponty explique également que le C.C.H.F privilégiait aussi l’humain car il était associé avec la Confédération des Associations agricoles des Régions Dévastées (C.A.R.D) qui favorisait aussi ce type de recrutement (Ponty, 2005, p.38)

1.2 Pourquoi les Polonais ?
La Pologne connaissait alors toutes les difficultés d’un État qui renaissait une nouvelle fois de ses cendres à la suite du Traité de Versailles de 1919 . L’instabilité politique régnait (grèves, influence soviétique post- révolution de 1917…), les difficultés économiques étaient conséquentes tant dans le secteur industriel (important retard) que dans le secteur agricole (phénomène des « propriétés naines » -moins de deux hectares- et surpeuplement des campagnes). Dans ce contexte, le départ de nombre d’habitants vers la France représentait une solution surtout que les U.S.A, terre d’accueil de plus de deux millions de Polonais au XIXè siècle, mettaient en place une politique de quotas visant à une forte réduction du nombre d’immigrés comme le Literacy test instauré en février 1917, The emergency quota act de 1921 et The Johnson-Reed Act de 1924.
Aussi, les Polonais venus travailler en France avant 1914, bénéficiaient d’une opinion plutôt favorable de la part des industriels, comme le montre cet échange entre le directeur des mines de Soumont et celui des mines de Nœux-les-Mines dans lequel ce dernier indique que : «Les Polonais sont beaucoup plus faciles à conduire que les Autrichiens : Bohémiens, Hongrois, Styriens…».

1.3 Une convention improvisée
En consultant les Archives consacrées à cette convention à Varsovie, on s’aperçoit qu’il y a peu de documents et surtout que ce texte va voir le jour en l’espace de six mois. Cela commence par une note manuscrite datée du 6 mars 1919 du Ministère des affaires étrangères (alors nommé Ministère des affaires extérieures – Ministerstwa Spraw Zewnętrznych) rédigée en français où il est indiqué :
«D’après une communication du Ministère du travail, celui-ci attacherait du prix à être renseigné, dès à présent, sur les conditions actuelles, en France et en Belgique, par rapport à l’immigration d’ouvriers polonais dans les dits pays. Il s’agit en particulier d’ouvriers agricoles et industriels ne se rendant à l’étranger que pour la durée d’une saison.
Avant guerre, ce genre d’immigration d’ouvriers Polonais en France et en Belgique avait pris un développement assez considérable et comme il y a lieu de s’attendre, qu’aussitôt la guerre conclue, nombre d’ouvriers polonais voudront reprendre la route vers la France et la Belgique, il importerait de connaître si, et dans quelles conditions, cette immigration pourrait se faire et si la main-d’œuvre polonaise y est désirée.
Le Ministère des affaires étrangères, a par conséquent l’honneur de prier la Mission Interalliée, de bien vouloir lui faire tenir les renseignements dont il s’agit.»
Le 25 août 1919, un projet de convention qui était, à quelques exceptions près celui qui était adopté le mois suivant était établi.

1.5 La conséquence démographique

Le nombre de Polonais en France dans l’Entre-deux-guerres a rapidement augmenté et est devenu conséquent. En 1921, les conséquences de la Convention signée deux ans plus tôt n’étaient pas encore visibles, ils étaient 46 000 loin derrière les Italiens (451 000), les Espagnols (259 000) ou les Belges (349 000). En 1926, les Polonais étaient 309 000, quatrième nationalité étrangère présente dans l’hexagone, toujours loin derrière les Italiens dont le nombre avait aussi sensiblement augmenté (750 000 dont beaucoup fuyaient la dictature de Mussolini), les Belges (327 000) et les Espagnols (323 000). En 1931, malgré la crise de 1929, les Polonais représentaient la seconde nationalité étrangère (508 000) derrière les Italiens (808 000). Il en était de même en 1936 (423 000 Polonais, 721 000 Italiens).
Pour faire face à cette vague migratoire polonaise, il existait en 1924, huit circonscriptions consulaires : Lille, Paris, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Nice, Marseille et le Havre.

1.6 L’immigration polonaise et l’idée du provisoire
Dans les esprits français comme polonais, l’émigration de travail était temporaire. Effectivement, pour les autorités des deux pays comme pour les émigrés/immigrés polonais, ce courant migratoire est pensé comme provisoire. Quand les conflits (Première guerre mondiale et Guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921) seront terminés et leurs conséquences atténuées, quand la situation économique du pays sera rétablie, quand il retrouvera pleinement sa place au sein du concert des nations et sa puissance perdue alors ses émigrés pourront retrouver leur terre, leur mère patrie.
Cette idée du provisoire est essentielle à la compréhension de l’immigration polonaise car elle est étroitement liée avec le maintien d’un fort sentiment de Polonité voulu, désiré et encouragé par les autorités polonaises et impliquant des résistances au processus d’intégration incarnées entre autre dans les associations (culturelles, religieuses, sportives…) et les classes pour enfants en langue polonaise. Georges Mauco évoquait du reste chez les Polonais «une vie communautaire d’une intensité exceptionnelle que l’on retrouve chez aucune autre population étrangère en France» (Mauco, 1932, p.327-329). En plus de ces institutions diplomatiques, les Polonais créaient nombre d’associations profitant de la loi Waldeck-Rousseau du 1er juillet 1901 sur les associations qui s’applique aux Français comme aux étrangers (l’article 2 qui stipule que «Les associations de personnes pourront se former librement sans autorisation ni déclaration préalable») Comme le note Janine Ponty :
«Entre les deux guerres, les étrangers font grand usage de la liberté qui leur est laissée de créer et diriger eux-mêmes des associations à but culturel (musique, théâtrales), des mouvements de jeunesse (scoutisme, football) et même des associations religieuses destinées à gérer leurs lieux de cultes (Polonais, Russes Arméniens) Les Polonais ont une propension particulière à l’activité associative» (Ponty, 2003)
Dans cette logique du provisoire ajoutée à celle du maintien de la polonité, nombres d’associations voyaient le jour. Vers 1936, près de 65 000 Polonais adhéraient à une association festive et culturelle.

1.7 La légende rose des polonais émigrés ou la polonophobie
Le maintien de cette polonité et une certaine résistance au processus d’intégration n’était pas sans conséquences.
Si l’intégration (et non assimilation) des Polonais arrivés en France au cours des années 1920 est effective, il convient de ne pas tomber dans des raccourcis historiques et la mythification qui parasitent de nombreuses discussions ou débats et qui permettent la construction d’une opposition entre courants migratoire anciens, d’avant la seconde guerre mondiale et nouveaux d’après. Entre la « bonne » immigration d’antan et la « mauvaise » de ces dernières années. Comme l’écrit Janine Ponty :
« A l’heure actuelle, les polonais arrivés dans l’entre-deux-guerres paraissent bien intégrés à la société française. Intégrés et non pas assimilés. La communauté d’origine polonaise tient à la distinction qui contient beaucoup plus qu’une nuance de langage. A la différence de l’assimilation qui aboutit à l’absorption complète des immigrés par le milieu d’accueil, l’intégration consiste en une adaptation harmonieuse sans le sacrifice de la sensibilité ni des valeurs culturelles propres » (Ponty, 2005, p.351).
La Stara emigracja reste trop souvent idéalisée, la mémoire sélectionnant principalement les bons souvenirs, oubliant ou minimisant les problèmes d’autrefois. Nous pouvons croire à entendre certains discours que les Polonais arrivés en France dans les années 1920 se sont facilement intégrés dans la société française mais il est inexact de l’affirmer. Le regroupement, l’entre-soi au sein de structures associatives et la réelle demande et volonté d’un maintien de la polonité qui passait aussi, par l’instauration de classes en langue polonaise prouve bien qu’il y a eu, dans un premier temps, résistance au phénomène d’intégration. Les choses étant en réalité beaucoup plus complexes. Un fait marquant de cet état d’esprit, les Polonais étaient réticents à se faire naturaliser. Comme l’écrit Janine Ponty :
« : En dépit des facilités introduites par la loi de 1927, seuls 3 % des Polonais en France à la veille de la deuxième guerre mondiale s’étaient fait naturaliser. C’était le groupe étranger le plus rebelle, sur ce plan ». (Ponty, 1988)
L’arrivée massive de ces Slaves et leur façon de se regrouper en communautés très fermées dans les paysages français provoquait de la crainte et du rejet d’un côté. D’un autre côté, les immigrés Polonais ne faisaient pas toujours preuve d’une grande volonté de s’intégrer et les Français n’accueillaient pas toujours ces Polonais dans les meilleures conditions. Entre 1919 et 1926, c’était même le temps des conflits entre Polonais venus s’installer en France avec leurs prêtres et Français laïcs. Nous assistions alors à un véritable choc entre les deux populations. Être Polonais en France à cette époque, c’était aussi subir la xénophobie. Dans son ouvrage, Ponty parle même de « polonophobie » (Ponty, 2005, p.388)
Français et Polonais avaient bien du mal à accepter leurs différences de cultures, de langues, de coutumes et pratiques. Comme le montrait un rapport du préfet du Pas-de-Calais au ministère de l’Intérieur, daté du 11 octobre 1929, déjà cité :
« Les Polonais travaillant aux mines, vivant en groupe, n’ont que peu ou pas de rapports avec nos ressortissants. Loin de les rechercher, ils s’efforcent de vivre uniquement entre eux, encouragés en cela par leurs ministres du culte et par leurs autorités consulaires elles-mêmes.
[…] Quelle est l’aptitude de l’immigrant polonais à s’assimiler ? La réponse est nette : aucune, quant au présent du moins ; j’ai dit plus haut que le Polonais ne recherchait pas la compagnie de l’ouvrier français. Cette observation se vérifie même durant les heures de travail. Au fond de la mine comme sur le carreau ou à l’atelier, un mur invisible les sépare. Un bref salut, et c’est tout. À l’issue de la journée, chacun s’en va de son côté. L’estaminet ne les rapproche même pas, non plus que le sport, les sociétés polonaises, nombreuses pourtant, n’organisent jamais de matches ou de rencontres avec les sociétés françaises. Et si, d’aventure, un Polonais épouse une Française ou vice versa, le jeune couple sera tenu discrètement à l’écart.
En ce qui concerne les enfants, il faut bien constater un phénomène identique. Les récréations ne les réunissent pas. Polonais et Français forment des jeux séparés, et notre langue elle-même, que les jeunes Polonais apprennent si facilement, est impuissante à opérer un rapprochement. » (Ponty, 1988)
Nous pouvons ajouter ici que contrairement à ce qui est souvent rapporté de nos jours, le fait que les Polonais soient majoritairement catholiques, n’aidait pas à une éventuelle intégration. Comme l’explique Janine Ponty à ce sujet :
« Nous entendons dire à l’heure actuelle que la culture européenne et catholique des immigrés d’avant-guerre les aurait aidés à s’assimiler. Cet argument ne résiste pas à l’examen. La religion des Polonais constitua plutôt un obstacle. La déchristianisation était très avancée en milieu ouvrier et le mineur français qui n’allait plus à la messe traitait de « calotins » les Polonais qui y assistaient chaque dimanche. En outre, la pratique religieuse polonaise connaît des formes spécifiques et, malgré un dogme identique, entraînait le besoin de cérémonies séparées, célébrées par des prêtres polonais ; d’où la venue d’une trentaine d’aumôniers, moins nombreux que les Français l’imaginaient, mais très respectés de leurs fidèles. Venait se greffer sur ces divergences fondamentales une courante froideur dans les relations entre les curés de paroisses – obligatoirement français – et les aumôniers polonais soumis à leur tutelle. Donc, le catholicisme des immigrés les aida à rester polonais, non pas à devenir français ».(Ponty, 1988)
Un moment important qui illustre bien le fait que les relations franco-polonaises entre 1919 et 1939 ne furent pas toujours simples entre Français et Polonais à cette époque, c’est l’expulsion en août 1934 de soixante-dix sept Polonais qui travaillaient dans les mines de l’Escarpelle à Leforest (Nord-Pas-de-Calais) et qui furent renvoyés suite à un mouvement de grève largement initié par les Polonais eux-mêmes. Une fois les soixante-dix-sept décrets d’expulsion signés le 8 août par Henri Queuille (alors Ministre de l’intérieur par intérim) et les concernés avertis le 9 août, les Polonais n’avaient que quarante-huit heures pour se préparer avant leur retour au pays par un train spécialement préparé à cet effet qui rapatriait les condamnés le 11 août. Ironie de l’histoire, parmi ces expulsés, il y avait un jeune homme alors âgé de 22 ans, nommé Edward Gierek qui deviendra premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais de 1970 à 1980.
Il convient de préciser aussi qu’en 1932, une loi avait été instaurée et elle visait, comme son titre l’indique à « protéger la main d’œuvre nationale » et qu’entre 1931 et 1936, signe de tristes temps, 129 819 travailleurs polonais (140 355 selon le gouvernement polonais) en France étaient rapatriés vers le pays d’origine. Attention, il convient toutefois de préciser que, comme l’indique Janine Ponty « Il n’existe pas de distinction nette concernant ces chiffres entre rapatriements volontaires et rapatriements imposés » (Ponty, 2005,p.311)

III La stara emigracja à Potigny

A Potigny, les conséquences de la Convention d’immigration/émigration de 1919 ont mis un quelques années à être visibles et à devenir concrètes. Au recensement de 1926, soit sept ans après la signature du texte, ils étaient 383 sur une population de 1731 habitants et c’est à partir de ces années qu’un microcosme polonais va se constituer et que Potigny va devenir la « Petite Varsovie anecdote » avec ses associations, son prêtre et son moniteur. La colonie polonaise, de plus en plus nombreuse au cours de ces années, va faire qu’en 1931, Potigny se classait à la onzième position des vingt-quatre villages qui comptaient plus d’habitants Polonais que de Français (1373 sur une population de 2742 habitants.(Pottier,1997)

L’année 1926 est donc marquée par l’arrivée de Polonais à Potigny appelés pour travailler dans les mines de fer de la commune voisine de Soumont (Société des mines de Soumont). Dès cette année, une communauté forte et bien structurée se mettait en place encouragée entre autre par les autorités consulaires polonaises. Le fonds de la Société des mines de Soumont conservé aux Archives départementales du Calvados montre bien ce fait. Dans le Calvados comme ailleurs, le Consulat apportait un soutien sans faille à cette politique qui visait à entretenir l’amour de la patrie – la polonité – dans l’espoir d’un retour au pays des Polonais. C’est à ce titre que les autorités polonaises en France prônaient avant tout un nationalisme exacerbé à travers toutes ces structures communautaires qui visaient à maintenir les immigrés polonais dans une atmosphère « typique » en favorisant les manifestations et, comme vu précédemment, en perpétuant la langue au moyen des écoles polonaises. A ce titre, Potigny s’avérait être un village exemplaire quant au maintien de la polonité, un reflet des décisions prises par les autorités polonaises en France. Plus que jamais dans le petit village normand, il s’agissait de garder ce lien fort entre le pays que l’on venait de quitter et qu’on ne saurait tarder à retrouver.
A Potigny, cette entreprise était facilitée par la Direction de la mine qui mettait tout en œuvre pour que les nouveaux venus se sentent comme chez eux. Cette même direction faisait le choix d’accepter les (nombreuses) requêtes qui émanaient de cette communauté afin d’éviter les conflits avec cet important contingent de travailleurs et tenter ainsi de stabiliser cette main-œuvre.
A Potigny comme dans nombreux autres endroits en France qui accueillaient des Polonais, nous avons vu se développer une communauté forte. L’idée du provisoire et la réticence des Polonais à s’intégrer liée à la politique de la direction visant à accorder beaucoup de choses aux Polonais ne facilitait pas le mélange des différentes entités dans le village de Potigny.

A Potigny, cette polonité s’affichait donc à travers une vie communautaire très fermée. Tout d’abord, une donnée démographique était significative de ce cloisonnement : on ne dénombrait que 5 mariages mixtes français-polonais entre 1926 et 1932. Ensuite, une donnée géographique : les Polonais habitaient à l’écart, à l’ouest du village, dans des habitats spécialement conçus à leur arrivée. Enfin, donnée linguistique, ils ne parlaient pas français et en voyaient pas l’intérêt de l’apprendre. Si les enfants fréquentaient l’école française, les parents craignaient la perte de la langue maternelle. C’est pourquoi nombre de petits polonais assistaient aux cours donnés par le moniteur, qui était alors un personnage important de la communauté car il permettait d’apprendre et maintenir la langue d’origine et symbolisait le lien entre pays d’origine et pays d’accueil.
Les classes polonaises – Potigny
On retrouve les premières traces de la présence d’un moniteur polonais à Potigny dès 1926. Cet enseignement était privé car il était instauré par la direction de la compagnie des mines de Soumont à la demande des parents polonais . Il avait pour but, comme vu précédemment, de jouer pleinement ce rôle de maintien de la polonité des enfants de Potigny dans l’optique d’un retour prochain au pays et du maintien de la langue. D’ailleurs, lors d’une réunion publique de la communauté de Potigny en 1929, le prêtre polonais du village, l’abbé Makiela affirmait :
« Parmi les Polonais qui ont beaucoup d’enfants à Potigny, un instituteur polonais est nécessaire, car nous risquons de perdre ces enfants de notre patrie, ils ne parlent presque plus notre langue, ils deviennent tout à fait français. Rencontrant des enfants dans Potigny en voulant les réconforter en parlant de la patrie et de religion, c’est à peine s’ils pouvaient me répondre et ne savaient même pas prononcer le mot dieu dans leur langue maternelle. Cela m’inquiète et je demande à l’assistance de signer une pétition pour faire venir un instituteur polonais » .
Dès la première année, la classe polonaise animée par le moniteur Stefan Wujec comptait plus de quatre-vingt enfants et les conditions pour participer à ces classes bien établies :
« A Potigny dans le département du Calvados qui était du ressort du Consulat de Paris, au 1er octobre 1926, 39 garçons et 47 filles fréquentaient les cours de polonais dans une salle spécialement bâtie dans ce but auprès de l’école communale. La compagnie des mines de fer de Soumont supportait les frais d’entretien de cette « école polonaise », elle achetait les manuels et les fournitures scolaires. Le directeur communal n’intervenait pas dans les affaires des Polonais, mais les 105 enfants devaient être inscrits à l’école française pour être admis dans les cours de polonais. C’était là un modèle idéal de ce qui pouvait être fait dans le cadre de la législation scolaire française à l’époque »
Les programmes proposaient l’apprentissage de l’histoire et la géographie de la Pologne ainsi que la langue Retrouvés aux Archives contemporaines nationales de Varsovie –

A l’image de ce qui se passait dans le village voisin de Potigny, l’arrivé de ces Polonais à Gouvix changeait aussi la physionomie de ce petit village qui comptait 326 habitants en 1921, juste après la Première guerre mondiale et passait à plus de 500 habitants après cette date (548 en 1926, 509 en 1931 et 512 en 1936). Dans les archives, nous trouvons et pouvons retracer facilement la naissance et existence de cette classe. Un courrier daté du 16 novembre 1937 (Annexe 22), de Monsieur Ballanger, alors directeur de la Société nouvelle des mines d’Urville, adressé au directeur de la S.M.S, Monsieur Riou, indiquait qu’une délégation d’ouvriers polonais demandait que « les jeudis, un cours de polonais soit fait aux 45 enfants polonais habitant nos Cités ». Le 8 mars 1938, un article nommé « Enfin après une longue attente, nous avons une école polonaise » paraissait dans le journal Dziennik ludowy (Journal du peuple – journal communiste) signé par le Président de la société polonaise M. Lewski et la secrétaire Mme Barylakowa.
A Mondeville, les Polonais avaient leur église et leur prêtre, leur équipe de football, leurs commerces et leur classe polonaise aux pieds de la Société métallurgique de Normandie et dans les Archives, nous retrouvons peu de traces de ces classes. Il est fait état de cette classe dans un document daté du 31 décembre 1929.

Conclusion
En conclusion, il convient de rappeler que l’intégration des Polonais en France s’est faite aussi grâce à la force du temps, aux grands moments vécus ensemble comme les grèves de 1936 mais aussi la participation active et héroïque des Polonais de France dans la Seconde guerre mondiale, dans les mouvements de Résistance (nous pouvons penser ici aux Polonais de l’Affiche rouge du Groupe Manouchian), lors du débarquement sur les plages normandes et leur rôle fondamental dans la fermeture de la Poche de Falaise sous le commandement du général Maczek. Il convient aussi de noter que c’est après cette Seconde guerre mondiale que l’illusion du provisoire prit fin pour nombre de Polonais. Certains ont cédé à la propagande du retour au pays qui sévissait dans les cités de Potigny ou tout simplement à cette envie, chevillée au corps depuis de nombreuses années de retrouver leur pays et un nombre important de Polonais de Potigny sont repartis dans une Pologne devenue « populaire » . Il est fait état de 446 départs volontaires de Potigny vers la Pologne entre 1945 et 1949du village. Fin de l’illusion du retour pour ceux qui décidèrent de rester en Normandie et qui recevaient courriers et témoignages d’une cruelle réalité tout droit venus d’une Pologne perdue, sous influence et la botte de l’Union soviétique.
Il convient alors de ne pas oublier ces premiers temps où les Polonais arrivés en France après la Convention de 1919 établissaient des écoles ou classes polonaises, avec l’aide des industriels dans nombre de villes et villages de France dans le but de résister à l’intégration et la francisation éventuelle et dans l’optique d’un retour proche et espéré en Pologne maintenir avec force et conviction une polonité bel et bien vivante en France.
C’est le temps et les grands moments vécus ensembles entre Français et Polonais (Grèves du Front populaire, Guerre 1914-1918) dans cet espace industriel comme dans l’ensemble du pays – et tous les bouleversements subis comme le joug soviétique en Pologne après 1945 qui vont ancrer les Polonais en France et les faire devenir Français mais des Français qui gardent des particularismes culturels et un goût non dissimulé pour le Sernik, les Pierogi, la Kapuszta ou les paczki.

Bibliographie
Ressources sur l’immigration polonaise en France

BARTMINSKI J. (2002). La langue polonaise comme symbole d’identité nationale dans C.Delsol, M.Maslowski et J.Nowicki (dir.) Mythes et symboles politiques en Europe centrale. Paris : Presses universitaires de France
GEREMEK B. (dir.) et FRYBES M. (dir.) (2004), Kaléidoscope franco-polonais, Paris, Éditions Noir sur blanc, 288 p
MASLOWSKI M.. (2002). Pologne : un héros romantique moderne dans C.Delsol, M.Maslowski et J.Nowicki (dir.)Mythes et symboles politiques en Europe centrale. Paris : Presses universitaires de France
PONTY J. (2005) Polonais méconnus, Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres. Paris : Publications de la Sorbonne.
TOMASZEWSKI M. (1993). Pologne singulière et plurielle : la prose polonaise contemporaine. Lille : Presses universitaires du septentrion.

Ouvrages consacrés à l’immigration en Basse-Normandie

PEREZ B. (2010) Potigny au siècle des mineurs. Cabourg : Éditions cahiers du temps.
FOURNIER G. 2009 Les mineurs de Soumont-Potigny 1907-1989. Cabourg : Éditions Cahiers du temps.
POTTIER M. (1999). Normands de tous pays. Cabourg : Éditions Cahiers du temps.
Autres

BAUMAN Z. (2010). Identité. Paris : éditions de l’Herne.

Auteur : JL Sochacki

SOCHACKI JL - Docteur en sciences de l'éducation, enseignant en lettres-Histoire-géographie & EMC et conférencier. Après un mémoire de Master II en Sciences de l'éducation consacré à L'enseignement du fait migratoire au cycle III, ce travail a été prolongé en Doctorat où j'ai continué à explorer les liens entre éducation et immigration à travers l'étude des classes pour enfants d'immigrés dans entre 1919 et 1939 dans le Calvados.

2 réflexions sur « Polonité et immigration polonaise »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s