Arrivée et installation d’une communauté polonaise dans un contexte paternaliste (Société des mines de Soumont – Société métallurgique de Normandie) 1919-1939.

Conférence Université inter-âges Caen

2015

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Intervention en trois temps – procéder par étapes : tout d’abord nous allons nous intéresser ici à la naissance de l’espace industriel SMN/SMS qui va dès le début de son existence penser le paternalisme et l’arrivée de travailleurs étrangers. Dans un second temps, nous évoquerons le courant migratoire nommé Stara emigracja qui a amené nombre de Polonais vers la France et le Calvados entre 1919 et 1939. Enfin, nous nous intéresserons à la communauté polonaise de Potigny (une des Quatorze commune qui comptait plus d’habitants polonais que français)

Partie I La naissance d’un espace industriel et d’un contexte paternaliste

1. L’émergence d’un creuset industriel

Au début du Xxème siècle, un espace industriel voit le jour entre Caen et Falaise. Dès 1900, les recherches de minerai commencent à Soumont. La concession est accordée deux ans plus tard à quatre caennais qui, faute de moyens financiers, ne pourront exploiter ce domaine. En 1907, un groupe d’actionnaires français, intermédiaires de l’industriel allemand August Thyssen, reprennent la concession et déposent les statuts de la Société des mines de Soumont à Caen. Soumont suscite l’intérêt de Thyssen car ce dernier projette l’installation d’un grand complexe sidérurgique non loin du port de Caen ce qui lui permettrait de réduire le coût des exportations maritimes du surplus de minerai et d’acier produit à Caen mais aussi d’y écouler une partie du charbon extrait dans les mines que possédait déjà Thyssen en Allemagne où la production était limitée par des quotas. Ce projet voit le jour en 1910 lorsque Thyssen s’associe à Louis Le Chatelier, un industriel français et créent ensemble la Société des Hauts-Fournaux de Caen, qui devient en 1912, la Société des Haut Fourneaux des Aciéries de Caen (H.F.A.C). (Initiales encore inscrites aujourd’hui sur les murs des Grands bureaux de Mondeville)
Avant 1914, seule la mine de Soumont est exploitée. Une partie du minerai étant exportée en Allemagne, une autre stockée en attente de la concrétisation du projet H.F.A.C. Dès 1914, la S.M.S est mise sous séquestre en vertu du décret du 27 septembre et l’Allemand Thyssen n’a plus le droit d’exploiter le minerai. La concession de Soumont est alors ennoyée et les installations en surface sont rasées. En 1916, la Société Schneider & cie du Creusot reprend la Société des Mines de Soumont et le projet de Thyssen de mise en place d’un grand complexe sidérurgique près de Caen. En mars, la S.N.M (Société Normande de Métallurgie) est créée reprenant l’actif du projet H.F.A.C de Thyssen. En 1917, les activités d’extraction reprennent à Soumont et le premier haut-fourneau est mis à feu à Caen par le Ministre de l’armement Albert Thomas, le 19 août.
Le lien entre la mine de Soumont et la S.N.M est concrétisé par la mise en place du chemin de fer reliant les deux entités en 1921. En 1924, en proie a des difficultés financières, une nouvelle société est constituée, la Société Métallurgique de Normandie (S.M.N) et Schneider reste l’actionnaire majoritaire. A partir de ce moment, la S.M.N restera l’actionnaire principale de la S.M.S cette dernière fournissant exclusivement les hauts-fourneaux de Caen.

Pour faire tourner ces grands complexes industriels, dès le début, les directions SMS et SMN (abréviation pour les deux entités) pensent une politique paternaliste.

2. Le rapport Hottenger ou la logique paternaliste

Dès 1912, les directions des Société des Haut Fourneaux des Aciéries de Caen et de la Société des mines de Soumont sollicitent Georges Hottenger afin que ce dernier les conseille pour la mise en place de structures matérielles à mettre en place autour de leurs activités industrielles.


BIOGRAPHIE D’HOTTENGER. Hottenger, Georges-Alexandre (1868- Nancy 25 janvier 1934) était un juriste, professeur de droit à l’université de Nancy, publiciste et « expert social » (fortement influencé par Fréderic Le Play et membre de la Science sociale). Il est l’auteur d’une monographie Le pays de Briey, hier et aujourd’hui parue en 1912. Il était sensible au concept de self-government local britannique. Hottenger apportait des solutions aux industriels. Comme le note Bernard Kalaora « La science des villes l’intéresse à un tout autre titre : intervenir à des fins d’expertise technique et sociale pour fournir à la fois des éléments de connaissances et des outils d’intervention, dans le but de mieux contrôler le développement urbain. La recherche d’Hottenger est déterminée par une commande sociale et non par la simple volonté de savoir » (Kalaora Bernard. Georges Hottenger ou les débuts de la sociologie urbaine (1868-1934). In: Communications, 54, 1992. pp. 77-87).


Ce dernier étant sollicité dès novembre 1911 comme l’atteste plusieurs lettres, courriers et notes internes dont la note interne du 6 novembre intitulée Main-d’œuvre (et conservée aux Archives départementales du Calvados) :
«Nous avons bien reçu copie des deux lettres, qui ont été adressées à la Société des Aciéries et Hauts Fourneaux de Caen par M. Hottenger.
Etant donné les renseignements que M. Hottenger donne sur la cité d’Hagondange, il serait peut-être très utile, avant de prendre une décision pour la construction des nouvelles cités ouvrières, décision qui va être à prendre sous peu, de visiter cette cité.
Signé : le directeur général »
Dans une autre lettre datée de 1912, la direction de la Société des mines de Soumont précise sa volonté d’avoir l’expertise de Georges Hottenger :
«Nous serions très désireux d’avoir l’avis de M. HOTTENGER, sur les questions suivantes :
Institution et fonctionnement des sociétés de coopératives de consommation.
Institution et fonctionnement des maisons communes.
Institution et fonctionnement des patronages signé : le directeur général »

Hottenger jouissait alors d’une bonne réputation. Dans la revue La Science sociale de Juin 1912 (consultable en ligne à l’adresse suivante / http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54472584/) Il était noté que :
« M. Hottenger avec une grande précision dans les statistiques annexes de son ouvrage, [que] c’est l’immigration italienne qui, par sa masse et par la relative facilité de son recrutement, s’impose aux mines comme un élément essentiel de leur exploitation et au pays comme l’une des caractéristiques de sa transformation. L’auteur examine avec sagacité les causes sociales qui produisent le phénomène de l’émigration dans les parties de l’Italie dont les mineurs de Briey sont originaires. Il nous décrit leur formation, l’instabilité dont ils font preuve, les inconvénients qui en résultent pour les exploitants de mines, les inconvénients plus grands encore qu’en éprouve la moralité des villages miniers ».
Dans une lettre du 25 octobre 1912 adressée à Monsieur le Président du Conseil d’administration des Hauts-Fourneaux et Aciéries de Caen (soit quatre jours après la visite à Soumont qu’il évoque dans ce courrier) Hottenger indique :
« Il s’agit d’établir l’ensemble des mesures et d’influences qui assureront, de la part de la main-d’œuvre la stabilité, un travail régulier et non intermittent, et un rendement satisfaisant, sinon supérieur. Point n’est beaucoup analyser pour voir que, dans la vie de l’ouvrier et dans son entourage, tous les détails peuvent concourir à ce résultat ou s’y opposer. »
Et il insiste sur la notion de patronage – on parle alors de patronage et non de paternalisme – et recommande, je cite : « pas un patronage autoritaire qui avant tout veut tenir l’ouvrier, mais un patronage éducateur qui veut élever l’ouvrier et en faire, dans la toute saine acceptation du mot, un travailleur conscient. » et précise que : « Le point délicat est ici d’assurer le patronage, grâce à un contact nécessairement indirect mais permanent, discret, qui ne laisse pas l’ouvrier livré à lui seul ou à ses pires conseillers, dans ses besoins et dans les phases difficiles de son existence et de sa vie de famille. »
Dans son rapport, Georges Hottenger tente d’expliciter les causes « qui agissent sur la vie journalière de l’ouvrier » / les modes d’existence » à travers ses nombreuses observations et constatations effectuées précédemment en Alsace et Lorraine et plus exactement dans les localités de Joeuf, Hagondange ou Homécourt. Il propose aussi de s’intéresser à « toute une série de questions concernant les habitations, les débits de boissons, les divertissements et les mœurs »
Il évoque ainsi la difficile métamorphose de campagnes en Cités industrielles, ce qu’il a déjà pu observer à Hagondange ou à Thionville. Il expliquait alors : « Là ou il y a deux ans encore, s’étendaient des terrains nus, 1.700 ouvriers sont aujourd’hui au travail, et leur nombre s’élèvera demain à 2.500 »
Pour lui, les pouvoirs publics avaient un rôle à jouer dans l’émergence de ces Cités. Il écrivait ainsi : « A coup sur, les initiatives patronales ne sont nulle part absentes, mais on comprend que dans ces agglomérations nombreuses, rapidement improvisées avec des éléments divers, c’est l’action publique qui, au début, surtout exerce une force prépondérante, de même que ce sont ses défaillances qui peuvent avoir de graves conséquences ».
Il précise et indique que l’ordre doit régner dans une Cité ouvrière et qu’il convient d’imposer des règles avant d’ajouter que  » Pour obtenir des résultats certains, il faudrait que toute entreprise industrielle qui s’installe se doublât d’une société foncière qui se rendit maitresse du pays à une lieue à la ronde ».
Hottenger précise : « Il faut donc en principe que, tant du point de vue de la réglementation que de l’organisation administrative, les mesures ne soient pas la conséquence de ce développement mais qu’elles le devancent et en prévoient les détails. C’est une vérité banale et pourtant constamment méconnue en pratique, qu’il est plus facile de prévenir les abus que de les réprimer.
Toute commune qui sera atteinte par la population industrielle doit dès le début, avoir une réglementation uniforme :
1 Règlement sur l’hygiène et la construction
2 Règlement sur les pensions
3 Règlement sur les débits de boissons et sur les bals
4 Règlement sur les mœurs et la prostitution
Mais à quoi servent les réglementations si le personnel qui doit contrôler l’application est insuffisant ».

3. La politique de recrutement d’étrangers à la S.M..S et S.M.N avant 1914

Un manque de main-d’œuvre
Au début du XXème siècle, lorsque que ce creuset industriel voit le jour dans le Calvados et ces prémices de paternalisme, il y a un véritable manque de main-d’œuvre « . Pour reprendre la formule de Marc Pottier (historien – maire de Colombelles – auteur de l’ouvrage « Normands de tous pays ») « un malthusianisme précoce » frappait la Basse-Normandie. Une volonté de limiter le nombre de naissances motivée (surtout en milieu rural), pour citer à nouveau Marc Pottier : « Par souci de conservation du patrimoine, le paysan limite volontairement sa descendance. Son idéal demeure « un héritier unique marié à une héritière unique ». Il en allait d’une volonté d’ascension sociale en transmettant l’ensemble du patrimoine familial a un seul et unique enfant ».
A cela, il faut ajouter une hausse du taux de mortalité en ce début de XXème siècle et un fort exode rural.
Dans ces sociétés rurales qui se métamorphosent en cités industrielles, au-delà du problème quantitatif, il faut ajouter celui du qualitatif. Le Normand, produit de la société rurale et en proie aux stéréotypes est mal considéré par les industriels nouvellement implantés dans le Calvados : « Le Normand est essentiellement mou et n’aime pas le travail assidu. Il va faire paître son bétail, et le soir, le ramène à l’étable. Il regarde pousser ses pommiers, cette tâche lui suffit […]. Ce système n’est guère dans les habitudes des exploitations minières ». 

Ainsi l’appel à des populations venues d’ailleurs semble inéluctable. Comme il était écrit dans Le Peuple Normand du 22 octobre 1912 : « La majorité des ouvriers qui travailleront dans cinq ans à nos mines de fer et à nos hauts-fourneaux seront des ouvriers étrangers. En ce sens, nous marchons certainement vers une invasion et cette invasion est inévitable »

Ainsi, dés les années 1910, la Société des Mines de Soumont cherche à recruter de la main-d’œuvre étrangère. On peut retrouver aux Archives départementales du Calvados plusieurs correspondances entre direction de la mine et agents « d’embauchage » situé essentiellement en France (Allaire dans le Morbihan ou dans le Gard). C’est également à cette époque que la Direction de la S.M.S pense au recrutement d’ouvriers étrangers à l’image de ce qui se faisait déjà dans le Nord de la France. Pour se faire, Jozef Skrochowski, secrétaire du prince Witold Czartoryski est sollicité. Suite à ces premiers contacts, une note intitulée « Note relative aux ouvriers mineurs Polonais » est rédigée. Il est indiqué dans ce document que :
« M. Skochowski secrétaire du prince Czartowski, lequel dans un but purement philanthropique, s’occupe de placer en France des ouvriers polonais travaillant dans les mines allemandes afin de les soustraire aux vexations que leur font subir, parait-il les autorités de ce pays ; il a déjà envoyé des ouvriers dans certaines mines du Pas de Calais et s’occupe d’en embaucher pour d’autres mines de cette région, pour les mines de fer de Meurthe et Moselle et pour les mines d’Halouze (Orne) appartenant aux Aciéries de France »  Dans cette note, il est aussi rapporté que déjà, des mines du Nord font appel à cette main-d’œuvre et qu’il y a 150 Polonais à Aniche, 30 à Anzin, 30 à Marles, quelques uns à Lens et Béthune. Afin d’obtenir de plus amples renseignements, la direction de la S.M.S établit des contacts avec ces sociétés du Nord qui emploient des Polonais comme la Compagnie des mines de Vicoignes et de Nœux-les-Mines. Dans un courrier, le directeur des mines de Noeux-les-mines indique que : « nous occupons en effet un certain nombre d’ouvrier de cette nationalité » et poursuit « les Polonais sont beaucoup plus faciles à conduire que les Autrichiens : Bohémiens, Hongrois, Styriens… Nous comptons augmenter leur nombre petit à petit. Mais pour fixer les Polonais, il est indispensable de leur assurer le service religieux et nous allons probablement leur donner un prêtre polonais. » Nous voyons ici que dés ces années 1910, on se pose la question d’un paternaliste qui répondrait aussi aux attentes des communautés étrangères (le prêtre polonais, le moniteur-instituteur polonais…)
Dans une lettre adressée à Monsieur Skrochowski, la Direction de la S.M.S donne davantage de renseignements sur ce « projet de recrutement d’ouvriers Polonais » et indique que «La société a des maisons et fait construire d’autres de 3 et 4 pièces avec des jardins ; les prix de location varient entre 10 et 15 francs par mois ; nous pourrons mettre à la disposition de nos ouvriers une étendue suffisante de terrain pour cultiver des pommes de terre. ». Tenant compte des conseils donnés par le Directeur de Nœux-les-Mines, la direction de la mine de Soumont précise que « …Nous sommes disposés lorsque le nombre d’ouvriers occupés dans nos travaux sera suffisant à créer une coopérative et à installer un prêtre polonais ».
Puis la piste Polonaise est abandonnée et la piste Italienne privilégiée. Dans une note « Recrutement du personnel de la mine de Soumont – Le problème de la main d’œuvre » il est noté que : «  »Ls mines de Soumont, par suite de l’obligation ou elles sont de fournir à l’usine de Caen la totalité du minerai qui y sera consommé, et d’exporter en Westphalie un tonnage proportionnel, doivent être équipées d’ici trois ans pour produire annuellement 1.200.000 tonnes soit 4000 tonnes par jour.
Pour atteindre cette production, il faut admettre que l’effectif ouvrier de la mine s’élèvera à 1200 ou 1500 hommes, mineurs et manœuvres, tant au jour qu’au fond.
Etant donné la raréfaction de la main d’œuvre ouvrière, et plus particulièrement minière en France, – raréfactions dont toutes les exploitations françaises ont à souffrir, – on ne peut espérer recruter qu’un très petit nombre d’ouvriers français. Le gros appoint doit être cherché dans les pays pauvres et surpeuplés, dont les habitants sont des travailleurs et ne craignent pas de s’expatrier.
C’est avant tout aux Italiens, et plus particulièrement aux Italiens du nord (Piémont, Lombardie, Vénétie) qu’il y aura lieu de songer. C’est d’ailleurs ce qui a été fait, tant en Lorraine française qu’en Lorraine annexée »
Dans un autre document daté de 1912 et intitulé « Ouvriers Italiens des grands tunnels » il est noté que :
« Notre idée première était de rechercher à recruter des italiens parmi les ouvriers qui ont travaillé aux grands tunnels internationaux (Simplon, Loetschberg…) Ces ouvriers habitués au travail de galeries et au maniement des outils pneumatiques, eussent constitué pour le travail de mine une excellente main d’œuvre. Malheureusement, tous ces ouvriers sont occupés à de nouveaux percements de tunnels (Moutiers, Granges, Vallorbe….) et ne seront pas libres avant deux ou trois ans. Encore est-il possible que d’autres grands travaux (Faucile…) viennent les absorber à ce moment ».
Finalement, ce recrutement d’Italiens avant guerre se limitera tout au plus, à une cinquantaine d’employés venus du midi de la France « Peu habitués au travail dans le rocher et déconcertés par la dureté de notre minerai » Ces Italiens du midi ne présentaient pas « les mêmes qualités d’endurance et d’économie que les Italiens importés directement de leur pays »
C’est pourquoi la Direction de la mine de Soumont va entrer en contacts avec les mines de Lorraine pionnières dans l’embauche de travailleurs italiens, les archives font à ce titre état de correspondances sur ce sujet avec les mines de Tucquegnieux (Meurthe et Moselle) mais aussi, contacts avec l’Opera di assistenza agli operai italiani emigrati in Europa e nel Levante plus communément appelé Opera Bonomelli. contact avec l’Opéra Bonomelli.
Ensuite, la Première guerre mondiale débute et ces recrutements seront suspendus.

4-La politique paternaliste de la SMN et SMS

Faisant suite au rapport Hottenger et à ces premières arrivées de travailleurs étrangers, les directions S.M.N et S.M.S vont concrétiser cette politique partenaliste avant la Première guerre mais le déclenchement de cette dernière va stopper les projets qui reprendront après ce conflit.
– Les habitations
Comme Hottenger l’indiquait dans son rapport : « C’est, ici comme partout, en matière d’habitation, que l’initiative patronale trouve sa première et plus naturelle manifestation. Chaque entreprise a, bien entendu, ses cités, la plus importante installation de ce genre est Stalheim ». Juxtaposée juste à côté de la S.M.N, la Cité ouvrière se situe sur un site naturellement élevé et isolé, coupé de Caen par des Falaises et nommé « le Plateau ». Ce site se situant à cheval sur les communes de Mondeville, Colombelles et Giberville. Dans un premier temps, il s’agit simplement de « campements » composés de baraques en bois pour les premiers contingents de travailleurs immigrés (le camps kabyle ou « camps des Algériens », les deux camps chinois dont un était en fait consacré aux Russes…) En 1913, la Société anonyme d’Habitations économiques de Basse-Normandie (H.E.B.N) est constituée dans le but de construire 1500 à 2000 habitations. Mais le Premier conflit mondial freine ce projet. Il faut attendre l’après-guerre et la nomination d’André Morette au poste de Directeur Général de la SMN et des Mines de Soumont (et le sera de 1918 à 1931) pour voir se concrétiser le grand projet de construction de logements ouvriers et de la Cité ouvrière du Plateau.
Entre 1919 et 1931, 1270 logements sont bâtis (146 en 1919 et 1416 en 1931). C’est au cours de ces années que les différentes « Cités » du Plateau sont bâties : la Cité Centrale ( en 1921), la Cité des Roches (en 1925), la Cité Grande Rue (en1926) ou la Cité du Bois (en 1926).
La Société des mines d’Urville construit à Gouvix, entre 1920 et 1932, 30 maisons de deux ou quatre logements et cinq cantonnements de célibataires (de 22 logements chacun)
A Potigny aussi, village voisin où est alors logée un important contingent de travailleurs (entre autre Polonais) des Mines de Soumont, le village se transforme et de nouvelles habitations dites « Nouvelles Cités » sont construites entre 1927 et 1929. Puis la société des HEBN construit entre 1929 et 1931 de nouveaux logements.
Dans son article (SAVARY Didier, « Les cités minières dans l’entre-deux-guerres : le cadre principal des sociabilités minières » in Annales de Normandie 2/ 2010 (60e année), p. 77-101)
Didier Savary cite un texte du bulletin de la IVe Région économique de Basse-Normandie (publication patronale de la Chambre de commerce et d’industrie) de 1928 sur les cités de Potigny où le point de vue sur les conditions de vie dans ces cités semblent idéalisées : « … la société dispose donc de 431 logements pour un effectif de 360 ouvriers mariés. Ces habitations, édifiées sur la commune de Potigny constituent des cités jardins très salubres. Chaque logement dispose d’une surface utile de 33 à 44 m², avec distribution d’eau, éclairage électrique et réseau d’égouts, d’une cave ou d’un cellier, d’un jardin de 200 à 400 m². Les prix de locations sont les suivants (y compris l’éclairage électrique), logements de deux pièces : 11 francs par mois, logements de trois pièces : 15 francs, et logements de 4 pièces : 21,50 francs… ».
Mais, suite à une plainte de la Protection polonaise de Caen en novembre 1929, l’ingénieur des mines indique : « … Le ravitaillement en eau est relativement difficile. Il n’y a pas dans la cité de distribution d’eau par conduite. L’eau potable est amenée dans un tonneau métallique sur roue de 500 litres rempli deux fois par jour grâce à une source captée… Il y a ainsi 1 500 litres d’eau potable par jour pour 150 habitants soit environ 10 litres par personne. C’est amplement suffisant. Pour les autres usages les ouvriers peuvent aller chercher de l’eau à la rivière de la Laize qui coule à 200 mètres de la cité. Nous en avons vus qui recueillent de l’eau de pluie dans des barriques… Nous estimons que l’éclairage dans les maisons de la cité est vraiment insuffisant. Les habitants doivent s’éclairer par leurs propres moyens et ils se servent en général des lampes à acétylène qui leur servent au fond. Il y a lieu de demander à la Société d’étudier l’installation de l’éclairage électrique dans les maisons… »
Savary note qu’il n’y a pas de douches à la mine et que ce point précis sera fruit de discorde entre autorités polonaises et direction de la SMN- SMS. Les clôtures de jardins sont parfois arrachées par les habitants et utilisées comme bois de chauffage.
A cela, il faut ajouter les (nombreux) conflits au sein des cités ouvrières rapportés toutes les semaines dans la gazette les Echos de Falaise. Par exemple :

« Edition du 2 février 1928 – Potigny – Rixe – une rixe s’est produite dans les cités de Potigny, le 25 janvier, vers 14 heures. Le Polonais Murowski se trouvait chez lui en compagnie de son compatriote Adam Zawolinski, 28 ans, ajusteur aux mines de Soumont-Saint-Quentin. Un autre polonais Jean Calus, 25 ans, se présenta et réclama à Murowski de l’argent que celui-ci lui devait. Une querelle éclata entre Zawolinski et Calus et ce dernier fut grièvement blessé au poignet. Zawolinski dit que Calus se blessa en cassant le carreau. Calus, de son côté, affirme avoir été frappé d’un coup de couteau. Une enquête est ouverte ».

« Edition du 9 février 1928 – Potigny – Mme Albert Dekas, 25 ans, ménagère à Potigny, sujette polonaise, a porté plainte pour coups contre sa voisine, Madame Ferdinand Marie, 23 ans. Le 31 janvier, dit-elle, vers 15 heures, ayant vu un bout d’étoffe lui appartenant, qui séchait chez Mme Marie, Mme Dekas le reprit. Une dispute éclata entre les deux femmes, qui se batirent dans la maison de Mme Dekas. Celle-ci ferma la porte mais Mme Marie sortit par la fenêtre. Mme Marie assure que le bout de chiffon lui appartenait ».

« Edition du 28 septembre 1933 – Potigny – Deux polonais se battent – Le polonais Bazili Kopycz, machiniste à Potigny, 113 Nouvelles cités, vient de se plaindre à la gendarmerie de son compatriote Jan Barszcz, 36 ans, Nouvelles cités n°104. Le rencontrant le 19 septembre, lui porta un coup de poing sur la figure et un coup de lampe de mineur sur l’œil. Il précise qu’il ne se défendit pas et se sauva.
Barszcz interrogé, a donné de la scène une version différente. Il paraitrait que Kopycz calomnie Mme Barszcz et que celle ci lui demandait des explications auxquelles il répondit par un qualificatif grossier. Vexée et furieuse, la dame lui flanqua une maitresse gifle auquel le mineur riposta par un coup de lampe de mineur dans le dos. Venant au secours de sa femme, Barszcz, de deux « claques » se débarrassa de son adversaire. Une enquête est ouverte ».

« 21 juin 1934 – Potigny – Entre Polonais – Le Polonais Antony Niedzelski, 34 ans, mineur, 13, nouvelles cités, a porté plainte pour coups contre Wladislaw Witas, 37 ans, demeurant Cités n°12, qui l’a frappé sur l’œil droit et à la tête. Witas affirme qu’il fut attaqué par Niedzielski et ne fit que se défendre. Il a aussi porté plainte. Une enquête est ouverte ».

– L’aide sociale
Dès 1917, une véritable politique d’assistance sociale est instaurée. Un système d’allocations familiales est mis en place, une mutuelle « la solidarité » financée par les cotisations ouvrières et patronales et réservée aux salariés est établie. Dans plusieurs points de vente, la Coopérative vend habits et aliments à prix avantageux (Alain Leménorel évoque même la possibilité d’acheter du mobilier avec paiement échelonné par retenue salariale)

– Travail – Ecole – Religion – Famille
Comme le souligne Alain Leménorel : « La socialisation version paternaliste s’est appuyée sur des forces et des relais fort traditionnels, l’école, la religion, le travail et la famille » ((p.124).
Des structures scolaires sont ainsi instituée après la Première guerre mondiale au Plateau. Une école technique pour les garçons afin de former les futurs employés, une école ménagère pour les filles (en 1927) et une école primaire privée (en 1922 devenue en ??? école publique des Tilleuls). En 1927, 400 élèves (filles et garçons, une aile de l’école étant réservée aux filles, l’autre aux garçons) fréquentent cette école. 1000 en 1934. En plus, les classes pour enfants d’immigrés Polonais et Russes en langue d’origines sont aussi instituées.
L’été, des colonies de vacances sont organisées (souvent par les enseignants des écoles appartenant à la Société) à la mer, à Franceville. Des camps de vacances sont aussi instaurés pour enfants Russes d’un côté et Polonais d’un autre (là encore, ces camps sont pris en charge par les « instituteurs » Russes et Polonais).
Les structures religieuses sont aussi pensées. Une Chapelle « Notre-Dame des travailleurs » est bâtie sur le Plateau en ????. L’église Notre-Dame des près est « prêtée » en ???? aux Polonais afin que la messe soit donnée en langue polonaise tous les dimanches matins. En 1926, la S.M.N sur demande de la communauté russe, donne l’autorisation et les matériaux nécessaires à la construction d’un lieu de culte orthodoxe (Saint Serge).
En plus des structures scolaires et religieuses, la direction de la S.M.N met en place des structures culturelles comme une bibliothèque et un cinéma-théâtre (bâti en 1938-1939). Toute une vie associative se forme aussi autour de l’entreprise. Une fanfare « l’Harmonie de la SMN » est fondée en septembre 1920, en 1923, c’est la création du club omnisport « Union sportive normande » (U.S.N). Une équipe de foot polonaise baptisée ‘Orkan’ (nommée « Ouragan » en référence aux excellents résultats) évolue aussi au Plateau. En 1922, associations sportives et culturelles sont regroupées et fédérées par « l’Union des Sociétés Récréatives du Personnel de la Société Normande de Métallurgie », « dans le but « 1°/ de coordonner les efforts des quatre Sociétés composant l’Union (Amicale du personnel, Harmonie, Groupe sportif, Société du jeu de balle) et d’agir en Comité permanent des fêtes et distractions, 2°- Administrer un cinéma-théâtre destiné au personnel de la S.N.M et dont la gestion financière est assurée par la Coopérative » (p.142). Le point d’orgue de la vie associative se déroulait le 14 juillet où toutes les associations se retrouvaient sur le stade du Plateau (inauguré en septembre 1933) faisaient le spectacle (rencontres et démonstrations sportives, fanfare…)
La famille était aussi valorisée par la S.M.N. Par exemple, les familles nombreuses étaient récompensées par des allocations familiales (à vérifier) et des prix. En 1929, un concours du plus beau bébé a même était organisé.

PARTIE II Les Polonais en France

En plus de la concrétisation, la matérialisation de la politique paternaliste, l’après Première guerre mondiale marque l’arrivée massive des travailleurs polonais.

1. La convention de 1919 et le besoin de main d’oeuvre

Comme nous l’avons vu toute à l’heure, avant la Première guerre mondiale, des petites colonies de Polonais étaient déjà présentes dans le nord de la France. Cela va s’accentuer considérablement après ce Premier conflit mondial.
C’est dans l’urgence et l’optique de la reconstruction du pays après 1918 que France et Pologne vont mettre en œuvre une convention visant à l’envoi de travailleurs Polonais vers la France, pays qui manque alors cruellement de main-d’œuvre. Des 207 000 mineurs en activité en décembre 1918, il n’en restait plus que 163000 au 1er juillet 1919. Nous tenterons ici d’en fournir quelques unes qui paraissent importantes à la compréhension de la situation d’alors et à l’établissement de cette convention franco-polonaise. Tout d’abord, raisons démographiques, l’immense perte d’hommes aux combats de la Guerre 1914-1918 (plus d’un million trois cent mille morts et plus de quatre millions de blessés) conjuguée à une situation démographique peu florissante avant-guerre. Tout au long du XIXème siècle, la France avait connu une forte baisse du taux de natalité, plusieurs années où le taux de mortalité l’emportait même sur le taux de natalité (ce fut par exemple, le cas en 1870-871 à cause de la Guerre-franco allemande). Comme l’écrit Roland Pressat :
«A la veille de la première guerre mondiale, la population française était la plus vieille d’Europe et, sans doute du monde» .
Aussi, Janine Ponty explique que le Comité Central des Houillères de France (C.C.H.F) qui est à l’origine, intermédiaire et interlocuteur privilégié entre France et Pologne va alors refuser la mécanisation et continuer privilégier l’humain. Si la mécanisation pouvait être une solution concernant le travail d’extraction, elle ne se révélait pas être d’une grande utilité pour une grande part du travail dans les puits immédiatement à la fin des combats qui consistait à la remise en état des puits détruits et ennoyés, les travaux de boisage, déblayage…
Enfin, Janine Ponty explique également que le CCHF a aussi privilégié l’humain car il était associé avec la Confédération des Associations agricoles des Régions Dévastées (C.A.R.D) dans sa démarche qui privilégiait aussi le recrutement humain.

Pourquoi les Polonais ?
La Pologne connaît alors toutes les difficultés d’un état qui renait une nouvelle fois de ses cendres à la suite du Traité de Versailles de 1919. L’instabilité politique règne (grèves, influence soviétique post- révolution de 1917…), les difficultés économiques sont conséquentes tant dans le secteur industriel (important retard) que dans le secteur agricole (phénomène des « propriétés naines » (moins de 2ha)et surpeuplement des campagnes). Comme le note Janine Ponty, la population rurale passait de 4.8 millions d’habitants en 1860 à 13 millions en 1913. Ponty relève qu’au «surpeuplement des campagnes, s’ajoute l’engorgement des villes qui, malgré l’existence d’activités industrielles, ne peuvent fournir du travail à tout le monde». Dans les campagnes, «la surpopulation rurale oblige des familles très nombreuses à vivre sur de minuscules parcelles qui ne fournissent pas du travail à tout le monde». Dans ce contexte, le départ de nombre d’habitants vers la France représente une solution surtout que les U.S.A, terre d’accueil de plus de deux millions de Polonais au XIXème siècle, mettait en place une politique de quotas visant à une forte réduction du nombre d’immigrés comme le Literacy test instauré en février 1917, The emergency quota act de 1921 et The Johnson-Reed Act de 1924.
Aussi, les Polonais venus travailler en France avant 1914, bénéficiaient d’une opinion plutôt favorable de la part des industriels, comme le montre cet échange entre le directeur des mines de Soumont et celui des mines de Noeux dans lequel ce dernier indique que «les Polonais sont beaucoup plus faciles à conduire que les Autrichiens : Bohémiens, Hongrois, Styriens…».

Une convention improvisée
Concernant cette convention de 1919 entre France et Pologne, Janine Ponty note :
« A en juger par l’indigence des sources, on croirait que la convention du 3 septembre 1919 est née de génération spontanée : presque rien avant la signature ni aussitôt après, mais le texte lui-même en bonne place dans les dossiers d’Archives. Il n’est pas impossible que ce silence soit le reflet de la réalité, que les séances de travail aient été d’autant moins nombreuses que la délégation polonaise accepte très vite ce que la France lui propose, faute d’oser faire autrement tant pour ne pas vexer la nation amie que parce qu’il est urgent d’aboutir»
Le rapport de force entre les deux pays est clairement déséquilibré, la situation économique en Pologne est telle, que dans ces « négociations », elle est littéralement acculée.

Dans cette convention, il est important de noter que plusieurs points sont oubliés comme les questions concernant le regroupement familial ou la scolarisation des enfants de moins de treize ans.

2. Le rôle prépondérant des industriels du Comité Central des Houillères de France

Il ne faut pas s’y tromper, bien plus que le gouvernement français, c’est les dirigeants du Comité central des houillères de France qui menaient les négociations. C’était aussi eux, les grands bénéficiaires de cette convention.
Dans un chapitre intitulé « Les initiatives du Comité central des houillères » Ponty montre comment le C.C.H.F (Comité central des houillères de France) va prendre en charge le recrutement des travailleurs étrangers et va littéralement se substituer à l’Etat.

Cette mainmise des industriels sur les recrutements de travailleurs étrangers suscitent la crainte et l’inquiétude des politiques. Certains voient d’un mauvais œil ces arrivées massives de travailleurs étrangers qui échappent globalement au contrôle de l’Etat. C’est par exemple le cas du député radical de Lyon, Charles Lambert. Le point de vue et les propositions en matière d’immigration de Lambert sont exposés dans le cours mais riche ouvrage La France et les étrangers : dépopulation, immigration, naturalisation. Dans une première partie de son ouvrage, Lambert évoque l’inquiétante baisse de la population française (due entre autre, à cette époque, aux lourdes pertes de la Première guerre mondiale) et le besoin de main-d’œuvre étrangère pour pallier cela (même s’il évoque parfois les dangers de l’immigration ou l’invasion étrangère). Il écrivait à ce titre :
:
«Le recrutement des ouvriers étrangers étant principalement l’œuvre des grandes organisations patronales dont l’intérêt est d’avoir une main-d’œuvre qui sera d’autant plus malléable qu’elle restera en dehors des organisations syndicales ouvrières françaises, de considérables groupements homogènes d’ouvriers appartenant à un même pays, comprenant surtout des Polonais et des Italiens, se sont formés dans certaines régions où ils ont constitué de véritables entités nationales. C’est ainsi que dans le département du Nord qui compte officiellement 233 026 étrangers sur une population de 1 969 159 habitants, il y a des villages entiers de Polonais, venus avec leurs femmes et leurs enfants, suivis de leurs prêtres et de leurs instituteurs, et qui, ainsi, pendant longtemps, seront rebelles à toute assimilation»

3. La conséquence démographique

Le nombre de Polonais en France entre les deux guerres va rapidement augmenter et devenir conséquent. En 1921, les conséquences de la convention signée deux ans plus tôt ne sont pas encore visibles, ils sont 46 000 loin derrière les Italiens (451 000), les Espagnols (259 000) ou les Belges (349 000). En 1926, les Polonais sont 309 000, quatrième nationalité étrangère présente dans l’hexagone, toujours loin derrière les Italiens dont le nombre a aussi sensiblement augmenté (750 000 dont beaucoup fuient la dictature de Mussolini), les Belges (327 000) et les Espagnols (323 000). En 1931, malgré la crise de 1929, les Polonais représentent la seconde nationalité étrangère (508 000) derrière les Italiens (808 000). Il en sera de même en 1936 (423 000 Polonais, 721 000 Italiens).Pour faire face à cette vague migratoire polonaise, il existe en 1924, huit circonscriptions consulaires : Lille, Paris, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Nice, Marseille et le Havre.
En Basse-Normandie et dans le Calvados aussi, cette arrivée massive de Polonais va avoir des conséquences démographiques.

4. L’immigration polonaise et l’idée du provisoire

Dans les esprits français comme polonais, l’émigration de travail sera temporaire. Comme le note Janine Ponty :
« Certes pour les Polonais, aucun départ d’ouvrier n’est définitif et le retour semble toujours au bout du tunnel, si long soit l’éloignement. Mais en 1919, on parle d’une dizaine d’années pour tout arranger, pas plus longtemps que Henry Darcy ne juge utile pour reconstruire les Houillères sinistrées. Dans un cas, règne une prudence excessive, dans l’autre, un optimisme sans grand fondement»
Effectivement, pour les autorités des deux pays comme pour les émigrés/immigrés polonais, ce courant migratoire est pensé comme provisoire. Quand les conflits (Première guerre mondiale et guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921) seront terminés et leurs conséquences atténuées, quand la situation économique du pays sera rétablie, quand il retrouvera pleinement sa place au sein du concert des nations et sa puissance perdue alors ses émigrés pourront retrouver leur terre, leur mère patrie.
Cette idée du provisoire est essentielle à la compréhension de l’immigration polonaise car elle est étroitement liée avec le maintien d’un fort sentiment de Polonité voulu, désiré et encouragé par les autorités polonaises et impliquant des résistances au processus d’intégration incarnées entre autre dans les associations (culturelles, religieuses, sportives…) et les classes pour enfants en langue polonaise. Georges Mauco évoquait du reste chez les Polonais «une vie communautaire d’une intensité exceptionnelle que l’on retrouve chez aucune autre population étrangère en France». En plus de ces institutions diplomatiques, les Polonais vont créer nombre d’associations profitant de la loi Waldeck-Rousseau du 1er juillet 1901 sur les associations qui s’applique aux Français comme aux étrangers (l’article 2 qui stipule que «Les associations de personnes pourront se former librement sans autorisation ni déclaration préalable») Comme le note Janine Ponty :
«Entre les deux guerres, les étrangers font grand usage de la liberté qui leur est laissée de créer et diriger eux-mêmes des associations à but culturel (musique, théâtrales), des mouvements de jeunesse (scoutisme, football) et même des associations religieuses destinées à gérer leurs lieux de cultes (Polonais, Russes Arméniens) Les Polonais ont une propension particulière à l’activité associative»
Dans cette logique du provisoire ajoutée à celle du maintien de la polonité, nombres d’associations voient le jour. Vers 1936, près de 65 000 Polonais adhérent à une association festive et culturelle (où l’on pratiquait le chant, les danses folkloriques ou la musique. Ses associations prenaient le nom de compositeurs polonais (Moniuszko ou Chopin), de poètes polonais (Mickiewicz) ou, plus spécifiquement pour les groupes folkloriques, le nom de la région d’origine (Krakowia), catholique, d’assistance sociale, sportive (sokols), troupes de scouts ou d’anciens combattants.
Janine Ponty notait qu’il ne faut jamais ignorer le facteur patriotique dans l’explication des attitudes polonaises. Dans le cas des classes polonaises en France, il est intéressant de constater que des traits constitutifs inhérents à l’identité polonaise (comme la langue et l’Histoire mais aussi la religion) sont les seules disciplines enseignées n’est absolument pas fruit du hasard. Les composantes de l’identité polonaise étaient alors au centre des apprentissages dans les écoles polonaises en France entre 1919 et 1939.

Partie 3 : L’immigration polonaise à Potigny

Enfin, après avoir vu la naissance de l’espace industriel SMN/SMS, la logique paternaliste liée à ce dernier et le cadre général des arrivées de Polonais n France, nous nous intéresserons au village de Potigny (au sud de Caen) voisin de la commune de Soumont-Saint-Quentin et de sa mine de fer dont nous avons largement parlé précédemment.
Comme je le disais tout à l’heure, avant la Première guerre mondiale, les mines de Soumont avaient aussi sollicité les services du Prince Witold Czartoryski dans le but de recruter des ouvriers polonais, ce qui avant guerre ne se fera pas la piste italienne étant privilégiée. Après guerre par contre, Potigny va devenir « La petite Varsovie » (anecdote du chauffeur de car Caen-Falaise)

1. Naissance de la petite Varsovie

Les effets de la convention d’émigration/ immigration de 1919 ne vont être visibles à Potigny que 7 ans après la signature. Il faut attendre, en effet, 1926 pour constater que les Polonais étaient 383 sur une population de 1731 habitants et c’est à partir de ces années que Potigny va devenir la « Petite Varsovie » avec ses associations, son prêtre et son ‘moniteur’ – instituteur polonais.
En 1931, Potigny se classait à la onzième position des vingt-quatre villages qui comptent plus d’habitants Polonais que de Français (1373 sur une population de 2742 habitants.) Cette même année, la communauté polonaise était la plus nombreuse et représentait 27.% des étrangers devant les Italiens (18.5%). Il en va encore ainsi en 1936 où la colonie polonaise représentait 28.3% de la population étrangère tandis que les Italiens étaient à la deuxième position avec 17.2%.

2.Une volonté politique

L’année 1926 est marquée par l’arrivée de Polonais à Potigny appelés pour travailler dans les mines de fer de la commune voisine de Soumont (Société des mines de Soumont). Dès cette année, une communauté forte et bien structurée se met en place encouragée entre autre par les autorités consulaires polonaises. Le fonds archivistique de la Société des mines de Soumont conservé aux archives départementales du Calvados montre bien ce fait. Le Consulat apporte un soutien sans faille à cette politique qui vise à entretenir l’amour de la patrie dans l’espoir d’un retour des polonais au pays. L’immigration polonaise est, comme nous l’avons dit tout à l’heure alors pensée comme provisoire. Les Polonais ne comptent certainement pas passer leurs vies en France. Le maintien du sentiment national, de la Polonité s’avère donc essentiel. C’est à ce titre que les autorités polonaises en France prônent avant tout un nationalisme exacerbé. Elles essaient de maintenir les immigrés polonais dans une atmosphère « typique » en favorisant les manifestations, en perpétuant la langue au moyen des écoles polonaises. Il s’agit alors de garder ce lien fort entre le pays que l’on vient de quitter et qu’on ne saurait tarder à retrouver.
A Potigny, cette entreprise est facilitée par la direction de la mine qui met tout en œuvre pour que les nouveaux venus se sentent « comme chez eux ». Si aucune politique préalable concernant l’installation d’une communauté étrangère n’est pensée ou anticipée dans l’esprit de la direction (après la Première guerre mondiale, nous avons vu qu’avant cela avait été brièvement évoqué – entre autre, la venue d’un prêtre), cette dernière accepte les (nombreuses) requêtes émanant de la communauté Polonaise afin d’éviter les conflits avec cet important contingent de travailleurs et tenter ainsi de stabiliser cette main-œuvre.

3. Français et Polonais, deux entités bien distinctes/ Une vie en vase clos ?

A Potigny, cette polonité s’affiche à travers une vie communautaire très fermée. Tout d’abord, une donnée démographique est significative de ce cloisonnement : on ne dénombre que 5 mariages mixtes français-polonais entre 1926 et 1932. Ensuite, donnée « géographique » les Polonais habitent à l’écart, à l’ouest du village. Enfin, donnée linguistique, ils ne parlent pas français et en voient pas l’intérêt de l’apprendre. Si les enfants fréquentent l’école française, les parents craignent la perte de la langue maternelle, c’est pourquoi nombre de petits polonais assistent aux cours donnés par le moniteur, qui va alors être un personnage important de la communauté car il permet d’apprendre et maintenir la langue d’origine et symbolise le lien entre pays d’origine et pays d’accueil.
La vie communautaire fermée passe par les structures associatives. Nous pouvons évoquer les sokol (clubs de gymnastique, athlétisme…) ou les associations culturelles (comme la troupe de théâtre Le réveil). Mais aussi par ses commerces.
Enfin, la vie communautaire des Polonais passe aussi par « l’école polonaise ».
Une « école » Polonaise – Pour être allé aux archives nationales de Varsovie aux dernières vacances de février dans le but de consulter les archives qui traitent des instaurations de classes polonaises en France entre 1919 et 1939 (ce qui est le cœur de ma thèse de doctorat en cours), je peux vous confirmer que ces classes polonaises n’étaient pas négligées et la quantité de sources montre bien que les autorités polonaises portaient une attention toute particulière à ces « classes » (entre autre un recensement année après année du nombre de classes, d’élèves…)
On retrouve les premières traces de la présence d’un moniteur polonais à Potigny dès 1926. Cet enseignement est privé car il est instauré par la direction de la compagnie des mines de Soumont à la demande des parents polonais. Il joue pleinement ce rôle de maintien de la polonité des enfants de dans l’optique d’un retour prochain au pays. D’ailleurs, lors d’une réunion publique de la communauté de Potigny en 1929, le prêtre signalait que [je cite] « parmi les Polonais qui ont beaucoup d’enfants à Potigny, un instituteur polonais est nécessaire, car nous risquons de perdre ces enfants de notre patrie, ils ne parlent presque plus notre langue, ils deviennent tout à fait français. Rencontrant des enfants dans Potigny en voulant les réconforter en parlant de la patrie et de religion, c’est à peine s’ils pouvaient me répondre et ne savaient même pas prononcer le mot dieu dans leur langue maternelle. Cela m’inquiète et je demande à l’assistance de signer une pétition pour faire venir un instituteur polonais ».
Dès la première année, la classe polonaise animée par le moniteur Stefan Wujec (rémunéré par la direction de la SMS) comptait plus de quatre-vingt enfants et les conditions pour participer à ces classes bien établies :
« A Potigny dans le département du Calvados qui était du ressort du Consulat de Paris, au 1er octobre 1926, 39 garçons et 47 filles fréquentaient les cours de polonais dans une salle spécialement bâtie dans ce but auprès de l’école communale. La compagnie des mines de fer de Soumont supportait les frais d’entretien de cette « école polonaise », elle achetait les manuels et les fournitures scolaires. Le directeur communal n’intervenait pas dans les affaires des Polonais, mais les 105 enfants devaient être inscrits à l’école française pour être admis dans les cours de polonais. C’était là un modèle idéal de ce qui pouvait être fait dans le cadre de la législation scolaire française à l’époque » SOURCE

Le moniteur apprenait l’histoire et la géographie de la Pologne ainsi que la langue. Il était salarié de la mine et enseignait dans des locaux fournis par cette dernière. Les heures de cours avaient lieu soit le matin avant ou le soir après l’école ‘communale’ publique. Des heures de cours étaient aussi instituées parfois le jeudi matin.
Concernant les rapports entre ces classes et l’administration scolaire locale (inspecteur d’Académie, le Rectorat…) nous n’avons peu de traces dans les archives et les abondantes correspondances. Les seuls échanges archivés entre la mine et le rectorat sont datés de 1942 et 1943 lorsque le rectorat indique que les cours de polonais ne sont plus autorisés.
Le moniteur avait donc une place particulière dans cette communauté, une figure de notable et de ‘leader’. Il devait répondre aux attentes de la direction de la Compagnie d’une part, du consulat de Pologne d’autre part mais aussi des autres membres de la communauté polonaise de Potigny (et entre autre, de l’autre grande figure de la communauté : le prêtre).

Conclusion

Nous avons donc vu à travers cet exposé comment est né cet espace industriel qui a marqué durablement l’histoire de notre région – un patrimoine industriel dont il ne reste que trop peu de choses de nos jours (le four à griller de minerai d’Urville étant détruit depuis cet automne) un patrimoine détruit dynamité, éradiqué, éliminé des nos paysages. De nos horizons car bien plus que de simples complexes industriels, c’est industries étaient aussi nos horizons.
Et surtout nous avons vu comment, ces espaces industriels conjugués à des politiques paternalistes fortes et aux arrivées massives d’ouvriers étrangers ont contribué à modifier la population d’une région, le destin d’une région.
Il convient pour terminer de ré-affirmer le fait que les immigrés polonais qui venaient en France entre 1919 et 1939 avaient en tête l’idée du provisoire – cela lié avec la volonté forte du maintien de la polonité – et une certaine réticence à toute assimilation. Je n’ai pas soulevé le point de la polonophobie (expulsions – LeForest) mais il faut ici insister sur le fait que, contrairement à ce qui est souvent affirmé, l’immigration polonaise en France ne se fit pas sans heurts et violence. Pour reprendre l’expression de Janine Ponty qui parle de la Légende rose de l’immigration polonaise.
C’est le temps et les grands moments vécus ensembles entre Français et Polonais (Grèves du Front populaire, Guerre 1914-1918) dans cet espace industriel comme dans l’ensemble du pays – et tous les bouleversements subis comme le joug soviétique en Pologne après 1945 qui vont ancrer les Polonais en France et les faire devenir Français mais des Français qui gardent des particularismes culturels et un goût non dissimulé pour le Sernik, les Pierogi, la Kapuszta ou les paczki.

BIBLIOGRAPHIE

COLIN Mariella (Dir.) L’émigration-immigration italienne et les métiers du bâtiment, en France et en Normandie, actes du colloque homonyme, Mémorial et Université de Caen, 24-26 novembre 2000, Cahier n° 31 des Annales de Normandie, 2001, 301 p.

HOPQUIN Jean. La communauté polonaise de Potigny 1920-1960, mémoire de maîtrise sous la direction d’Etienne Fouilloux, Université de Caen, 1984

NOIRIEL Gérard. Le Creuset français. Histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècle. Paris : Le Seuil, 1992.
PEREZ Benjamin, Potigny au siècle des mineurs, Editions cahiers du temps, Cabourg, 2010, 215p.

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POTTIER Marc. Normands de tous pays, Cabourg : Editions Cahiers du temps, 1999, 175 p.

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Ressources sur le paternalisme industriel

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KALAORA Bernard. Georges Hottenger ou les débuts de la sociologie urbaine (1868-1934). In: Communications, 54, 1992. pp. 77-87

LEMENOREL Alain. La SMN, une forteresse ouvrière (1910-1993), Cabourg : les Cahiers du Temps, 2005, 256 p.

Sources archivistiques.

Archives départementales du Calvados – Fonds de la Société des Mines de Soumont (Don Billaux) – – Espace archives Arcelor Mital – Dossier  » Affaires polonaises – installation de la communauté polonaise » Côte 42J391.

Archives départementales du Calvados – Fonds de la Société des Mines de Soumont (Don Billaux) – Espace archives Arcelor Mital – Dossier « Immigration italienne » Côte 42J390.

Auteur : JL Sochacki

SOCHACKI JL - Docteur en sciences de l'éducation, enseignant en lettres-Histoire-géographie & EMC et conférencier. Après un mémoire de Master II en Sciences de l'éducation consacré à L'enseignement du fait migratoire au cycle III, ce travail a été prolongé en Doctorat où j'ai continué à explorer les liens entre éducation et immigration à travers l'étude des classes pour enfants d'immigrés dans entre 1919 et 1939 dans le Calvados.

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