Racisme, minorités, multiculturalisme et immigration en Pologne

Décembre 2011

Jean-Luc Sochacki

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En 2010, le magazine polonais de société Wprost (n°49 semaine du 29 novembre au 5 décembre 2010) consacrait sa une au racisme en Pologne (Rasizm po Polsku). Une question qui semble de plus en plus présente dans la société polonaise d’aujourd’hui. Au mois de mai 2011, c’était un chanteur (Czeslaw Mozil), invité d’une émission télévisée populaire (Kuba Wojewódzki Show) qui déclarait que « les polonais sont encore trop racistes ». Lors d’une autre émission télévisée (Dancing with the Stars), un membre du jury (Piotr Galinski) déclarait en 2010, à son tour, que « la Pologne était raciste », et que c’était la cause principale de l’élimination de l’actrice et chanteuse-candidate métisse Patricia Kazadi.

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Comme le disait Agnieszka Mikulska de la Fondation Helsinki pour les droits de l’homme – « les Polonais n’aiment pas entendre dire qu’ils sont racistes » car c’est un peuple qui a souvent souffert de discriminations et qui dans son idéal peine à se voir à son tour, comme un pays de discriminateurs en puissance. Pourtant les résultats d’un rapport intitulé « le racisme en Pologne » établi par la Fondation Helsinki et publié mi-novembre 2011 donnait l’image d’une société peu accueillante et peu ouverte aux différences. Toutefois, si l’acceptation des différences reste encore une question sensible au quotidien, il est intéressant de noter que, concernant cette question, la Pologne intègre les minorités de façon significative dans l’espace public. La Pologne, pays d’émigration se transforme alors en terre d’immigration de façon intéressante.

Rapport « le racisme en Pologne » : Un racisme au quotidien

Dans ce rapport basé sur 24 entretiens, les personnes évoquaient un racisme au quotidien et évoquaient par exemple, le fait que certains Polonais ne veulent pas s’asseoir à côté d’eux dans les autobus ou qu’ils font parfois l’objet de remarques désobligeantes ou insultes (« singe noir », « gorille », « talibans » ou « jaune »). Stephano Samba arrivé de Tanzanie il y a 20 ans et qui travaille maintenant pour la fondation Afryka Inaczej walczacej z nietolerancja (Un autre regard sur l’Afrique, lutte contre l’intolérance) explique que « vous n’avez pas besoin de faire quelque chose pour mériter de telles insultes ». Plusieurs témoignages publiés dans Wprost vont dans ce sens. Ainsi, l’actrice métisse Patricia Kazadi (née d’un père d’origine congolaise) expliquait qu’elle a déjà été confrontée au racisme, surtout au début de sa carrière. Elle racontait que petite, elle était allée passer une audition pour jouer dans une publicité et que les gens du casting avaient alors demandé à sa mère « mais pourquoi avez- vous amené cette enfant ?! C’est une réclame pour une margarine polonaise ».
Clayton Reklewski Louis Jean (originaire d’Haïti) a lui des souvenirs d’enfance difficiles. Sa mère craignait toujours pour sa sécurité et elle le transférait d’école en école mais dans chaque établissement, il rencontrait des problèmes avec les autres enfants. Il lui arrivait d’être battu.
Aussi, la présentatrice vedette de la météo polonaise Omenaa Mensah (fille de polonais et de ghanéen) note que les choses ont tout de même tendance à changer et que les gens sont plus ouverts, mais que tout n’est pas parfait et que récemment, une jeune fille d’origine angolaise lui racontait que dans un bus des jeunes polonais lui ont dit de ne pas s’asseoir car selon eux «les Noirs n’ont pas le droit de s’asseoir ».

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Omenaa Mensah

Les stades polonais et les matchs de foot sont des lieux et des moments où le racisme s’exprime et s’exacerbe. Le joueur nigérian Udenkwor Stanley, ancien joueur du Polonia Varsovie, a raconté dans une interview au journal allemand « Der Spiegel » son expérience difficile en Pologne. Udenkwor explique qu’au moment où il a rejoint l’équipe, certains coéquipiers ne voulaient pas de lui donner le ballon parce qu’il était noir. En 2008, c’est la naturalisation et l’intégration dans l’équipe nationale polonaise du joueur métisse brésilien Roger qui agitait les xénophobes qui affirmaient par le biais de banderoles dans plusieurs stades du pays qu’il ne serait jamais polonais (« Roger nigdy nie będziesz Polakiem »).

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Certains politiques aussi cèdent aussi aux sirènes du racisme, à l’image d’Arthur Gorski (du parti de droite Droit et justice des frères Lech et Jaroslaw Kaczynski) qui déclarait que « la victoire d’Obama annonce la fin de la civilisation de l’homme blanc »
Plus grave, sur les 24 personnes interrogées dans le cadre du rapport de la Fondation Helsinki, 14 avouaient avoir déjà été battues (dont certaines blessées gravement) et trois ont répondu que leurs enfants l’ont déjà été. Presque toutes les personnes interrogées ont déjà subi une forme de violence verbale ou physique. Ce rapport montre qu’en Pologne, il semble parfois y avoir comme une approbation tacite des comportements racistes. A ce titre, les personnes qui sont victimes d’agressions à caractère raciste ne portent pas souvent plainte.

Le rapport de la Fondation Helsinki montre aussi que certains Polonais n’ont aucune idée exacte sur le continent africain et ce dernier reste dans les têtes polonaises associé principalement à la pauvreté. En Pologne comme ailleurs, les clichés et les stéréotypes sont tenaces et la conviction que la civilisation polonaise et européenne est plus avancée que la civilisation africaine domine. D’où l’utilité et la mise en œuvre d’une association comme celle de Stephano Samba évoquée précédemment (Afryka Inaczej walczacej z nietolerancja – Un autre regard sur l’Afrique, lutte contre l’intolérance) qui lutte contre une vision ethnocentrique présente dans la société polonaise.

Une Pologne en mutation

Pourtant et paradoxalement, la Pologne d’aujourd’hui semble intégrer de façon surprenante dans l’espace public les minorités pour un pays qui est nation traditionnellement d’émigration et non terre d’immigration. Par exemple, l’animatrice vedette la météo sur la chaîne polonaise TVN est la métisse Omenaa Mensah (fille de polonais et de ghanéen). Des joueurs noirs de football, comme Emmanuel Olisadebe ont été intégrés à plusieurs reprises dès la fin des années 1990 dans l’équipe nationale polonaise. L’actrice Aleksandra Szwed (dont le père est originaire du Nigeria) est la chouchoute d’un public polonais qui l’a vu grandir à l’écran.

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Aleksandra Szwed

Il en va de même pour l’acteur Samuel Palmer (qui a un père Ghanéen arrivé en Pologne en 1976 et qui a joué dans une série populaire à la télévision polonaise) qui explique qu’il n’a rien vécu de désagréable en rapport avec sa couleur de peau. Il rapporte que les gens étaient curieux, qu’il n’a jamais été confronté au racisme mais simplement à une curiosité compréhensible selon lui, du fait que l’immigration est un phénomène relativement nouveau. Krystian Legierski, militant écologiste expliquait lui que « La Pologne est en mutation ». S’il ne nie pas avoir déjà eu l’impression d’être observé étrangement ou avec insistance, il dit qu’à présent, c’est différent, qu’une grande partie de la société polonaise ne voit pas de problème avec cela. D’ailleurs, signe fort, le 8 décembre 2010, un premier député noir d’origine africaine John Abraham Godson a fait son entrée au Parlement en prenant le siège laissé vacant par Hanna Zdanowska, élue mairesse de Lodz. En octobre 2011, Godson a été élu député sous l’étiquette de la Plate-forme civique (qui est aussi le Parti du Premier Ministre Donald Tusk et du Président Bronislaw Komorowski)

Par ailleurs, les Polonais vont être de plus en plus confrontés aux différences. Déjà, on compte une communauté vietnamienne importante en Pologne (plus de 50 000 personnes en Pologne dont 20 000 à Varsovie). Le professeur Stanislaw Gomulka (économiste et ancien ministre des finances) expliquait dans le magazine Wprost de février 2010 que « Si nous voulons maintenir la compétitivité de notre économie, la Pologne va devoir avoir recours à 2 ou 3 millions d’immigrés ». Selon Gomulka, une arrivée massive d’immigrants stimulerait le marché et représenterait un apport numérique mais aussi qualitatif. L’ouverture aux étrangers, serait alors un moyen simple pour atténuer les effets du vieillissement de la population car il est prévu qu’au cours des 30 prochaines années, le nombre de personnes en âge de travailler en Pologne devrait diminuer de plus de 4,5 millions. Pour Piotr Szukalski (démographe et enseignant à l’Université de Lodz). « Les immigrés sont une urgence nécessaire pour la Pologne ».

La question de l’immigration et des minorités liée à celle du racisme émerge donc dans une société polonaise en pleine évolution. On y voit les paradoxes d’une société homogène qui entre de plein pied dans une société mondialisée et qui tend à s’ouvrir par nécessité à l’immigration, à l’image de son équipe nationale de football qui en quelques années a ouvert ses portes à de nombreux joueurs nés dans des pays étranger et naturalisés polonais (on peut citer le nigérian Emmanuel Olisadebe, le brésilien Roger ou le français aux grands-parents polonais Ludovic Obraniak). Si le rapport publié par la Fondation Helsinki montrait que la vie quotidienne n’est pas toujours facile pour les étrangers ou personnes issues des courants migratoires africains ou asiatiques parfois victimes d’agressions racistes, il est surprenant et agréable de constater que des jeunes métisses, enfants d’immigrés (africains principalement) sont présents et « représentés » dans l’espace public, dans la vie politique ou sportive comme dans les médias. Aussi, on sait qu’en Pologne il existe un patriotisme et un nationalisme fort. Comme l’expliquait Michel Wieviorka, il convient de rejeter tout déterminisme qui postulerait à une relation automatique entre racisme et nationalisme mais « le racisme est un supplément inclus dans tout nationalisme, susceptible d’en surgir pour le prolonger, l’excéder et le transformer ». Il est à ce titre, intéressant de voir comment cette Pologne souvent en proie aux élans patriotiques et nationalistes (à l’image des manifestations faisant suite au crash de l’avion présidentiel à Smolensk en avril 2010 ou de celle du 11 novembre (jour de fête nationale) dernier qui a vu une frange radicale des manifestants attaquer et incendier l’ambassade de Russie à Varsovie) gère et va gérer cette immigration, son intégration et l’émergence de cette multiculturalité dans un proche avenir.